Lundi 30 janvier 2017, par Jean Campion

En exil, pour renaître

Mêlant lucidité, dérision et bonhomie, Philippe Vauchel nourrit ses seuls en scène de réflexions sur notre condition de mortels provisoirement vivants. Dans "La Grande vacance" (2004), il combat le déni de la mort et dans "Sherpa" (2012), il fait entendre les interrogations et les doutes des "mélancolistes". Les personnages du "Dire des forêts" lui ont été inspirés par une phrase de Léonard Cohen : "Un pessimiste, c’est quelqu’un qui va pleuvoir, moi je suis trempé depuis longtemps." Trempés, ces trois hommes et cette femme, sans nom, ont fui la communauté des hommes. Ils se sont retirés dans une forêt, "pour affronter des tremblements d’existence, qui surgissent et qu’on ne peut pas partager."

Un petit café, une devinette tirée par les cheveux et ils installent allègrement leurs cabanes. Dans ce "hors monde", où ils sont vraiment seuls. Pas de réponse aux "Y a quelqu’un ? Ouhouh...", ni de suite aux mystérieux appels téléphoniques. Réfugiés dans cette forêt, où tout ce qui s’effondre renaît, ils sondent leur existence. "Je sais qui je suis. Mais pourquoi je suis ?" se demande l’un. L’autre calcule le nombre de matins, qui verront la terre s’éveiller sans lui. La femme se souvient de sa première forêt, où toute petite, échappant à la surveillance de ses parents, elle a éprouvé l’étrangeté d’être. Comme des gosses, ils se lancent dans un jeu surréaliste : en malaxant de la terre imbibée de sperme imaginaire, ils donnent naissance à des hommes illustres ou à de sombres inconnus. Le "Bonne fête de fin de journée", comme le petit café du matin, sont des rites qui réchauffent ces solitaires.

Plusieurs scènes mettent en valeur leur osmose avec les animaux et les plantes. Ils aiment les odeurs sauvages, authentiques et constatent qu’hommes et bêtes voient leur peau se couvrir de poils, de taches et de verrues. La manière, dont les fourmis organisent leur vie, les fascine. Lorsqu’un oiseau perd sa compagne, l’homme qui vit sous son nichoir le console et partage son deuil. Une vie de champignon d’hiver, c’est triste ! Son panorama : les corps disloqués de tous ses camarades : ceps, bolets, girolles, cueillis en automne. Grâce à ses parents, la femme a appris à distinguer les années "pommiers", où l’on déborde d’activité et les années "poiriers", où l’on recharge les accus. Chaque membre de ce quatuor peut se dire : "Je suis un petit maillon fragile en lien avec la terre et les autres espèces."

Par son jeu délicat, Anne-Claire exprime tour à tour l’appétit de vivre et une certaine mélancolie. Elle se lance dans de folles chevauchées juvéniles et, prévoyant rides et dégradations, regrette d’être "une petite catastrophe". Un aveu, que le soutien de l’accordéoniste, rend poignant. Didier Laloy ne se contente pas d’accompagner le spectacle, il parle avec son corps et sa musique. Jean-Luc Piraux et Philippe Vauchel jouent parfois les clowns. L’un, en meneur de jeu survolté et l’autre, en sportif torturé, se déchaînent dans des tentatives de records "poético-burlesques".

Cependant certaines séquences sont plus poussives. La chanson, qui ironise sur la nécessité de manger, vivre, aimer et s’indigner "tiède et mou", manque de mordant. Laborieuse aussi la discussion sur le racisme, déclenchée par la discrimination entre baleines et crustacés ou entre araignées d’Afrique et araignées de chez nous. Les personnages excitent notre curiosité par leur fantaisie et nous intriguent par leur singularité. Sans craindre la solitude, ils se sont coupés de notre société frénétique, ultraconnectée, peuplée de communications vides. On aimerait connaître la recette de leur sérénité. Comme ils sont très proches, ils parlent pratiquement d’une seule voix. Pas de divergence ni d’obstacle à surmonter. Cette absence de tension prive la pièce de progression dramatique. "Le Dire des forêts" nous divertit, sans nous captiver.

Jean Campion