Dimanche 6 octobre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Emerveillement

Depuis sa création au Festival Off d’Avignon 2004, « Entre ciel et chair » a été à l’affiche de nombreux théâtres parisiens (Petit Gymnase (2006-2007), L’Aire Falguière (2010) et au Théâtre du Lucernaire (2011). Ce spectacle en tournée depuis bientôt 10 ans, fêtera bientôt sa 180ème représentation et ses 8000 spectateurs. C’est Clara Ballatore qui a dirigé la mise en scène totalement épurée où se conjuguent harmonieusement la sensualité et la spiritualité. Le créateur de lumières, Franck Vidal a joué des miroitements, des plongées dans la passion - éblouissements et tortures - avec immense talent. C’est un bonheur qu’une autre femme, Fabienne Govaerts, ait pu accueillir ce spectacle intense et beau en Belgique en son théâtre de la Clarencière.

C’est d’abord une musique improvisée au violoncelle qui vous enlace dans le noir complet. Ensuite la lumière se fait sur une femme, grande et longiligne, habillée des pieds à la tête d’une robe de religieuse intemporelle faite de lin blanc. Un linceul, avant l’âge ? Elle s’est assise sur une dure chaise de bois faite d’espaces vides, l’encadrement du vide cosmique ? Le visage a les yeux baissés, ourlés de cils de poupée. La peau est lumineuse, les pommettes hautes, le teint nacré, le sourire entre sagesse et gourmandise, les cheveux jais : une garçonne ondulée sans le moindre apparat. La vision est celle d’une tragédienne du théâtre grec. Pendant toute sa confession intime, jamais le corps de cette femme ne bouge, qu’elle soit assise ou qu’elle se tienne debout. Toute la passion passe par le visage d’une mobilité extrême, le lieu où l’âme du texte se transfigure…. C’est à dire que le texte lui-même semble s’être épris de la comédienne, éclairant la moindre parcelle de son visage, faisant briller son regard ou perler des larmes silencieuses et faire frémir son expresssion au rythme harmonieux des mots. Le verbe se confie, soupire, se rebelle, tempête et entre en fusion dans cette bouche généreuse pulpeuse et sensuelle, découvrant les dents parfaites d’une merveilleuse jeunesse.

Cette femme, la comédienne Christelle Willemez, a réellement rencontré une autre femme : Christiane Singer qui est l’auteur du texte ’Entre ciel et chair’ et a écrit l’histoire vraie des amants mythiques Héloïse et Abélard. Elle en est devenue le ménestrel. « "Jamais, Abélard, et je te le jure devant le ciel et la terre, je n’ai été plus près de Dieu que dans nos embrassements. Et personne, aucun des Pères de l’Eglise, m’entends-tu, aucun Pontife, et tu connais ma foi, ne m’en dissuadera : la voie du divin a passé pour moi par les entrailles." Par sa voix et l’émotion intense qu’elle verse comme un philtre magique dans le texte, Christelle Willemez nous emmène sur le chemin d’une filiation de femmes passionnées, généreuses capable de l’oubli de soi pour atteindre, l’extase, l’illumination, la béatitude ? Un chemin qui remonte aux sources de l’amour courtois, Tristan et Yseut...

La voix de Christelle Willemez imprègne le texte d’émotion et de richesse rythmique et ses silences se transforment en musique. Si Héloïse se sent « être la caisse de résonnance d’Abélard », sa voix suspendue se prolonge en échos mystérieux sous le très sensible archet de Michel Thouseau qui l’accompagne au violoncelle. Des vibrations profondes, puissantes et bien timbrées, des thèmes improvisés évoquant le moyen âge et des pizzicati lumineux égrènent le chapelet de cette histoire tragique et merveilleuse à la fois. Aussi les chants d’oiseau, les saisons, la poussière des chemins lors de la fuite des amants vers la Bretagne, la perte de l’enfant, et l’enfermement dans le cloître du Périclet. La passion intense, parcours initiatique douloureux mène Héloïse à l’émerveillement. « Il y eut dans ma vie deux transformations radicales de tout mon être. La première c’est la passion qui l’opéra. La deuxième fut l’acceptation de notre destin. Pendant longtemps la souffrance n’a pas cessé de me chauffer à blanc sans que rien ne soit modifié dans mon existence. Et soudain, un changement radical s’opéra : l’aptitude à souffrir me fut ôtée. » Quand survient le pardon… Laissons Héloïse le dire : « Tout se passa comme si, après une longue cécité, je recouvrais la vue. Chaque nœud de bois me surprenait, les aspérités du mur, la trace du ciseau des tailleurs de pierre aux liteaux, la fine ciselure des feuilles d’aneth, la couleur jaune… Je m’aperçus que jusqu’alors je n’avais rien vu de ce qui m’entourait. Un émerveillement commença dès lors qui n’a plus cessé depuis. »

Dominique-Hélène Lemaire