Vendredi 12 octobre 2012, par Samuël Bury

Een beetje… plus encore !

Une mère sur le déclin ; elle perd peu à peu la parole. Un fils qui s’en veut de n’avoir cru qu’à un énième sursaut de comédie de la part de cette femme excentrique. Ce fils, c’est Tom Lanoye. Sur scène, il expulse avec une conviction presque surréaliste les mots qu’il a lui-même écrits et surtout vécus d’une manière et pas d’une autre. L’expérience est belle et douloureuse. Parfois drôle, très drôle ; parfois triste, très triste. Elle amène à la compassion et à de vrais sentiments humains. Comme le partage, l’impuissance ou encore le destin.

Quel plaisir de se sentir Belge quand on se retrouve devant le charismatique Tom Lanoye. Pas par nationalisme mais par sentiment fort d’identité indiciblement partagé. Le spectacle est sur-titré et l’auteur passe naturellement du français au néerlandais, avec ces petits cafouillages dans la langue qui n’est pas celle de sa mère et qui rendent son propos encore plus authentique. Ces tranches de vie qu’il étale sans pudeur, qui dévoilent sa modeste enfance et ses derniers moments très intimes avec la femme qui l’a mis au monde. Ces portraits de voisins tellement typiques qu’ils ne peuvent que faire rire. Le même rire que celui provoqué par une caricature bien foutue. Celui qui va à l’essentiel.
Tous ces moments sont d’une simplicité effarante tant ils abordent un quotidien apparemment sans vagues. Lanoye leur rend pourtant un relief sensiblement poétique. Cette Flandre provinciale que les wallons connaissent peu devient avec lui le terrain d’un hypothétique monument du cinéma.

L’écrivain aime le verbe, c’est clair comme du genièvre. Woordenschat, il le rappelle, signifie trésor des mots. Il aime tant la langue que l’aphasie de sa mère n’a pu que le consterner et lui faire sortir ce livre des tripes.
Avec un père boucher qui lui a inculqué sans aucun doute les plaisirs de bouche, il était comblé. « Elle, le mot ; lui, la chair ».
Een beetje, een beetje, … Figurent parmi les derniers mots prononcés par la mère de Tom Lanoye. C’est peut-être pour ça que lui ne se contente pas d’un peu quand il travaille. Il aime la profusion et toujours plus parce que l’écrit ne peut pas, à l’image de la cuisine, être limité au strict minimum, contraint à une version pauvre.

Au théâtre, il transmet ce ressenti profond, ces histoires infinies avec une énergie colossale. On redoute la banale lecture a priori et on se rend compte que son talent de conteur engagé s’infiltre rapidement dans nos têtes. Vierges de son expérience singulière et pourtant déjà habitées d’une familiarité étonnante.
A noter également le très bon travail de traduction d’Alain van Crugten sans qui le spectacle n’atteindrait sans doute pas un niveau aussi élevé…