Lundi 9 décembre 2019, par Dominique-Hélène Lemaire

D’une actualité virulente...

La pièce a été écrite en 1991. Il y a près de trente ans déjà que la pièce-fleuve de l’américain Tony Kushner recevait le prestigieux prix Pulizer. L’ épopée intime et politique est ramassée ici sur deux heures trente. « Angels in America » confronte deux mondes qui se cognent : l’immobilisme, le rejet de l’Autre versus l’ouverture et le progrès de l’humanité au sein d’un universalisme de bon aloi. Elle met en scène l’histoire parallèle et turbulente de deux couples en difficulté, un homosexuel et un hétéro : Louis Ironson et son amant Prior Walter, et l’avocat mormon Joe Pitt et son épouse Harper. Après les funérailles de la grand-mère de Louis, Prior lui apprend qu’il a contracté le syndrome de Kaposi, autrement dit, le Sida et Louis panique. Le début d’une apocalypse ?

Joe Pitt, mormon bon teint, qui doit négocier avec sa femme ses tendances homosexuelles, travaille pour Roy Cohn, personnage réel ancien avocat de Trump au service de Reagan qui se découvre atteint par le sida également. Coup d’éclairage sur quelques turpitudes. Valse des téléphones, présence obsédante de l’univers médical, de lits en bataille, les couples se désagrègent, le chaos du millénium approche, ce sera la fin du monde, prédit l’aigle ou l’ange rétrograde et vengeur ! Tandis qu’à Salt Lake City, la vie continue. Le monde se remplit d’hallucinations, symboles tangibles des craintes les plus irrationnelles. Nous voilà même en bord de banquise en déroute. C’est glaçant ! Mais après le cataclysme, dans la deuxième partie de la pièce, de nouveaux liens se créent, la compassion et le pardon prennent presque imperceptiblement le dessus, la vie renaît. Une rédemption. Le principal fléau à combattre n’est-il pas tout d’abord, celui de la peur de l’autre ?

Philippe Saire
souligne dans sa note d’intention que même si le Sida se soigne aujourd’hui, que s’il est devenu « moins grave » qu’auparavant, et que l’homosexualité commence à être chose acquise et banalisée… le vivre ensemble reste une question cruciale qui nous sauvera ou nous condamnera sans appel. Il n’y a qu’à voir combien ce qui nous est étranger continue à créer des réactions de rejet, dans tous les domaines. Le choix de telle ou telle société se pose aujourd’hui intensément, au niveau planétaire. Voulons-nous voir nos enfants et nos petits-enfants vivre dans un monde de cauchemar ? Le risque c’est de voir disparaître tout ce qui donne un sens à notre aventure humaine. Le risque c’est le repli sur soi et la férocité destructrice du suprématisme. Par aveuglement et irresponsabilité. Nous sommes ici au cœur d’une actualité virulente qui décidera ou non du naufrage de notre civilisation qu’aucune main magique ne viendra sauver, si ce n’est la nôtre.

Voilà donc pour les thèmes et les idées. Mais la manière dont cette vibrante épopée est chantée, vaut une note artistique 10/10. Philippe Saire est tout d’abord un chorégraphe d’une remarquable limpidité et fluidité lorsqu’il nous emmène dans la réflexion par le mouvement des corps. Il a dans sa fabuleuse équipe trois de ses élèves de l’école de Lausanne, et un belge, gentil comme un ange, Jonathan Axel Gomiz ! Le metteur en scène nous explique que la genèse de sa création a commencé par l’interprétation purement physique des histoires qui se chevauchent, se croisent et se complètent. A la façon d’une « bande dansée ? » le texte semble superposé par la suite à la vérité des corps et des tableaux vivants, ce qui rend le verbe d’autant plus percutant. Le spectateur est happé par les mouvements et se sent danser sur scène, cependant que l’esprit est à l’écoute intense du texte et analyse. Le jeu des voix se permet l’utilisation artistique de l’amplification et la fresque n’en est que plus fascinante. Le liant entre texte et corps c’est l’humour, tantôt bienveillant, tantôt sarcastique, tout comme dans les fabliaux d’antan, une sorte d’état de grâce qui permet à l’homme de ne pas tomber au fond de la disgrâce moderne. On constate donc que ce spectacle est monté avec un soin immense, sans la moindre faute de goût. Tout est beau à regarder, à la façon d’une ode humaniste généreuse qui se doit de nous donner la force d’âme, à chacun selon ses moyens, de redresser le cap d’une civilisation en dérive.

Du 06 au 14 décembre 2019 ... seulement !

Dominique-Hélène Lemaire