Mercredi 12 juin 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Concours Reine Elisabeth2013 (finale)Tatiana Chernichka (Russie, 28 ans) & Zhang Zuo (Chine, 23 ans)

au Palais des Beaux-Arts des Bruxelles le lundi 27/05

Les deux finalistes Tatiana Chernichka (Russie, 28 ans) & Zhang Zuo (Chine, 23 ans) seront les premières à se produire le premier soir des finales du concours Reine Elisabeth au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles le lundi 27/05 à 20h. Programme : à 20h,
Haydn, sonate en fa majeur XVI : 23. Tchaïkovski, Concerto n° 1 en si bémol mineur et
à 21h45, Beethoven sonate n° 18 en mi bémol majeur. Tchaïkovski, Concerto n° 1 en si bémol mineur

Quelques notes sur leurs prestations de demi-finale :

Tatiana Chernichka (Russie, 28 ans)
Première à ouvrir les demi-finales cette pianiste de l’âme et de ses tourments aurait plu à Charlotte Brontë. Pour son côté sauvage, impliqué et décidé. Elle a le souffle, la vision et des qualités sonores exceptionnelles. Ce n’est nullement au figuré que Tatiana attaque son récital par les Sarcasms op. 17 de (Sergey Prokofiev). La force brutale est tournée en dérision. Son esprit moqueur de farfadet insaisissable taquine les basses de façon subversive. La fluidité de la mélodie est battue en brèche par des accords furieux de la main gauche. Sorte de David au féminin, l’esprit ou la musique effleure le clavier et s’évanouit. Le doigté prend des allures de flocons de neige. Quelques derniers aboiements féroces et réguliers s’éteignent pour toujours ! Le public est déjà gagné par l’admiration. Passons aux Voiles de (Claude Debussy). Voici la pianiste devenue harpiste ou dentellière de la musique. La main gauche fait sonner une note insistante, ensuite viennent des affleurements mélodiques et, silence. Ce qu’a vu le vent d’ouest (Claude Debussy) répand des rafales sauvages, démonte une mer orageuse : flots débordants, ruptures abruptes. Elle joue ensuite Dream de (Frederic Rzewski), par cœur !, en apprivoisant les notes qui éclaboussent l’imaginaire. Longues trilles qui évoquent les stalagmites d’une grotte immense éclairée de couleurs acides. Elle traduit à merveille l’œuvre de l’eau sur la pierre, celle de l’esprit sur le néant. Après une lecture du Dante (Franz Liszt). La pianiste s’échappe dans un soulèvement tectonique. Elle lâche des sonorités vibrantes de tocsin et s’élance vers l’infini. Elle est capable de notes douces, timides, harmonieuses, paisibles qui rejoignent une réalité assumée par la main droite seule. Le rêve ensuite s’éprend des deux mains qui voltigent sur tout le clavier. Trois quart d’heures de passion, de gammes frénétiques ou d’alchimie pour fabriquer l’élixir de douceur. Passionnante à voir et à entendre ! Dommage que nous n’ayons pas pu assister à son concert de Mozart : Concerto n. 23 in A major KV 488 (Wolfgang Amadeus Mozart) ! On l’imagine bien en concertiste enflammée !

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Zhang Zuo (Chine, 23 ans)
Elle apparaît au récital, vêtue d’un fourreau de noires paillettes d’Ondine qui sort des flots. Dans l’ordre elle interprétera la pièce imposée de Frederic Rzewski : Dream, puis, Maurice Ravel : Ondine (Gaspard de la nuit) et les 12 Etudes symphoniques op. 13 de Robert Schumann. Elle a le sourire aux lèvres et un copion de la partition dans le piano. Elle semble masser le piano et extraire tour à tour de la fièvre et des notes hallucinatoires. Elle respire ses notes comme des frémissements aquatiques. Tableau musical liquide, chevelure ou fil mélodique de l’eau ?
Elle a terminé Dream avec extrême sensibilité musicale. De son toucher caressant, elle pétrit la musique d’Ondine comme une matière vivante et délicate, elle taquine les touches noires en de longs frissons prolongés avant un dernier plongeon furtif. Son exécution d’une des œuvres les plus difficiles de Schumann ne manque pas de timbre et de variété d’atmosphères. Entre l’appel du large et la légèreté des piqués chargés d’humour, sautillants et juvéniles elle part en chevauchée d’amazone musicale entre les accès de tendresse ou de colère. C’est un carillon féerique qui nous emmène dans une autre réalité. Cadences variées et créatives : doux, énergique, brillant, expressif et mobile à l’extrême. Superbe complexité polyphonique aux très beaux reliefs. Tout se transforme, à l’infini même si le thème réapparaît avec insistance. Avalanches de bonheur, promenade sentimentale d’être solitaire et ardent ? De toutes façons, credo vital dans la musique qui se termine sur un final en panache.

Des applaudissements enthousiastes accueillent son Concerto n. 24 de Mozart. Équilibre de la construction, très beaux accords pleins de vivacité, doigté à la légèreté féerique. La pianiste a créé une véritable osmose avec l’orchestre, ses regards dansent avec le chef d’orchestre. Le Larghetto fait arrêter le public de respirer, son toucher moelleux est toute volupté et sensibilité. Le visage se contracte d’intelligence avec la musique, l’orchestre lui donne la réplique, au cœur de l’émotion. L’Allegretto ne décevra pas. La pianiste peut y déployer toute sa maturité et sa fantaisie musicale. Elle quitte la scène du Studio 4 avec un sourire lumineux, plus qu’épanoui. Voilà une artiste accomplie, porteuse de joie. Que demander de plus ?

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Dominique-Hélène Lemaire