Lundi 5 février 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

Chronique de chronique !

Le monde selon Gardner

Vivre ! ...Face aux tragédies de leur histoire, les juifs proposent un mécanisme de défense : l’humour juif, un rire qui est à prendre au sérieux et est une formidable réponse à l’antisémitisme. Le « Maître » étalon moderne de cet humour étant Woody Allen. Dans« Conversations avec mon père » comédie dramatique de Herb Gardner, (New York 1992) on peut observer une peinture éclatée de l’Amérique juive new-yorkaise de 1936 à 1976. L’avènement de la parole joue dans cette pièce un rôle crucial.

The American Dream : you’re most welcome in the Melting Pot ! A quel prix ? La reconstitution de la saga familiale explosée en avalanches de flashbacks en présence d’un témoin contemporain (Charlie, Axel De Booseré) expose de façon lucide et jubilatoire la question de l’exil, des souvenirs du pays d’origine, de l’intégration du migrant dans la communauté, du douloureux abandon ou non de la culture propre, au profit d’un métissage avec la culture d’adoption. Les ravages de l’antisémitisme. Sur le plan universel, que transmet-on à nos enfants, de générations entre générations, quelle est la définition d’un bon père, d’une bonne mère, d’enfants heureux ? La complexité des rapports familiaux et-elle la même à travers toutes les cultures, Quel rapport a-t-on, ou pas, avec la religion officielle du groupe ? Bref, qu’est-ce qu’une culture ? Tout au long de cette épopée familiale, on prend conscience de façon de plus en plus émouvante de la difficulté d’être. Un thème shakespearien.

La mise en scène parfaitement scandée et éclairée est signée Jean-Claude Berutti. La figure paternelle indestructible du jeune Charles et de son frère, n’est autre qu’Itsik Elbaz, un personnage bourré de contradictions et qui s’avère de plus en plus incandescent au fur et à mesure que la pièce s’enflamme. Itsik Elbaz jouait l’an dernier dans « Pour en finir avec la question juive » au théâtre le Public. Le reste des 11 comédiens est une formidable palette d’artistes qui partagent visiblement leur félicité théâtrale autant sur la scène qu’avec le public. Rien n’étant plus important dans la culture juive que les noms, citons-les gaiement : François Bertrand, William Clobus, Axel De Booseré, Ferdinand Despy, Itsik Elbaz, Antoine Herbulot, Clément Papachristou, Bernadette Riga, Marvin Schlick, Lotfi Yahya Jedidi, Aylin Yay.

Patron du café couleur tabac, rebaptisé de façon caustique The Flamingo, Itzhak Goldberg, nouvellement dénommé Eddie Ross, cherche à faire oublier ses origines ashkénazes en se fondant dans le moule yankee. Son esprit lucratif naturel va-t-il aller jusqu’aux compromissions ? Sacrifiera-t-il sa liberté ou gardera-t-il sa dignité ? Gusta-Gloria, la mère, marquée par le Shtetl natal vestale de lointains souvenirs, reste étrangère et est la plupart du temps hors-jeu. Elle cuisine, elle chante des berceuses, elle veille sur les lanternes rouges disposées sur les tables du café, refuse de parler autre chose que du yiddish. La comédienne se nomme Aylin Yay. Charlie, le fils cadet refuse tout bonnement de parler… avant trois ans, comme Einstein ? Il se réfugie dans l’écriture. Il deviendra une plume d’or. Le frère, Joey se fait malmener pour ses origines par les boys de l’école et des quartiers avoisinants. La guerre des gangs en miniature. Le harcèlement en grand format ! Il recevra les plus hautes marques d’honneur militaire américain. Le père, ancien boxeur, veut être américain à tout prix. Il sait ce que la différence implique en termes de rejet et fait l’impossible pari de s’assimiler. Il verra sa parole abolie. Les tranches de vie se déroulent sous le regard placide d’une tête de bison et l’impénétrable sourire du président Roosevelt accroché à un mur du café. Zaretsky, le locataire, un vieil acteur magnifiquement joué par l’inénarrable Lotfi Yahya Jedidi, fulmine contre la mauvaise bonne idée du patron. Il proclame : « Moi au moins, je reste moi ». Leur disputes sont homériques, le public savoure. Le pittoresque ravit. Les rires alternent avec les pleurs. La question de l’Absolu interpelle. S’il y a un bémol, c’est celui de la projection des voix, qui pour cause de mise en scène, ne font souvent pas face au public. Évitez donc les bas-côtés de la salle !
Le spectateur est emportés dans l’océan de sentiments exacerbés et profondément humains comme dans le ‘Fiddler on the Roof’ et traverse avec délices les murs du non-dit grâce au talent conjugué de cette bande de saltimbanques si différents et si attachants. Notamment les jeunes William Clobus et Antoine Herbulot. Ils ont l’art de dire, de conter et de jouer bonheurs, souffrances et déchirements qui surnagent inévitablement après la violence infligée aux Juifs lors des pogroms en Russie et celle des persécutions de la barbarie nazie. Des souffrances qui habitent encore en 1976, ce café de Canal street, à New-York.
Dominiqie-Hélène Lemaire