Mercredi 28 octobre 2015, par Dominique-Hélène Lemaire

Chronique cruelle et lucide de la barbarie ordinaire...

Julien Sibre a eu l’idée de monter la pièce en 2001, en voyant à la télévision le film de Christian-Jaque, Le Repas des fauves, avec Claude Rich, France Anglade, Francis Blanche, Antonella Lualdi. Il contacta Vahé Katcha, l’auteur de la pièce écrite dans les années 60, pour retravailler l’adaptation avec son accord. Cinq ans de travail assidu, avant de monter la pièce en 2010. « Je souhaitais un point de vue un peu plus moderne, que le spectateur soit l’acteur d’une histoire à laquelle il aurait pu ou pourrait un jour être confronté. » Aux Molières 2011, le spectacle a gagné 3 récompenses : Molière de l’adaptateur, Molière du metteur en scène et Molière du théâtre privé pour cette chronique cruelle et lucide de la barbarie ordinaire.

Le spectacle a été joué à Bruxelles en 2012, au Centre Culturel d’Auderghem, récoltant un très franc succès. Déjà joué plus de 600 fois, le revoici sous la griffe d’Alexis Goslain au Théâtre des Galeries en décors d’époque, avec une très brillante distribution de comédiens rôdés aux comédies de boulevard. Le sujet est pourtant grave. Et le défi de faire rire dans un contexte aussi tragique relève de la prouesse, car dans ce jeu difficile, la faute de goût guette chacun des gestes des acteurs, chacune de leurs intonations. Comment rester crédible, ne pas surjouer des rôles qui frisent la caricature ? Le festin des fauves sera-t-il un dîner parfait ? Un régal théâtral très applaudi dès la première, en tous cas. Avec Christel Pedrinelli, Stéphanie Van Vyve, Denis Carpentier, Marc De Roy, Dominique Rongvaux, Fabrice Taitsch, Lucas Tavernier et Michel Poncelet. Une équipe et un travail exemplaires.

Tombe la neige !

Max ne viendra pas ce soir,

Il est liiiibre Max !

Quelle vie vaut plus que celle d’un autre ?

Trève de Haiku, la question glaçante que chacun se pose en dehors de l’aveu de la lâcheté de tous en situation de danger de mort, c’est de se demander quelle vie vaut plus que celle d’un autre ? Et qui peut oser porter ce jugement ? Est-ce celle de Françoise qui a le courage de distribuer des tracts de la résistance ? Celle du couple Victor et Sophie Pélissier dont on fête justement l’anniversaire et qui pourrait être enceinte ? Celle du médecin grisonnant, enclin aux bassesses les plus immondes mais qui pourrait sauver la vie de tout une patientèle et rejoindre sa femme Madeleine ? Celle de Vincent, électron libre qui n’a peut-être plus rien à perdre mais qui, dégoûté par la découverte de la lâcheté générale et la férocité mutuelle des soi-disant « amis », ne se porte plus volontaire pour devenir l’un des deux otages de l’officier allemand ? Celle de Pierre, devenu aveugle au front, ayant combattu pour la France ? Celle enfin de cet industriel excécrable, Monsieur André, l’homme d’affaire bien décidé à sauver sa peau en se mettant du bon côté, en jouant la loi du plus fort et en prenant les commandes pour manipuler tout ce beau monde terrorisé, afin de mieux se protéger ? Mais ils sont tous faits comme des rats. Des propos impensables d’inhumanité et de bassesse ou de mauvaise foi fusent de toutes parts sous le regard amusé de l’officier. Le public n’a que son rire pour se défendre. C’est un sauve-qui-peut ignoble et détestable, jusqu’au coup de théâtre final… Qu’ils aillent donc tous au Diable éternel, se cacher et boire la honte de leur triste nature humaine.