Lundi 28 octobre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Choc culturel...

L’année dernière, Dominique Jonckeere nous présentait pendant près de deux heures, à la tête de son Orchestre de Chambre Oratorio, son spectacle « Mozart dans les lumières », histoire de percer le secret des influences entre musique et histoire, musique et pensée, et musique et… musique.

Cette année, il revient au théâtre du Parc avec un nouveau défi : éclairer une nouvelle partie de l’histoire de la musique, cette fois-ci mettant en scène la querelle des bouffons.

Ce n’est ni plus ni moins un véritable choc culturel, récurrent ma foi, qui sépare les Anciens et les Modernes. Le 1er août 1752, la troupe itinérante italienne d’Eustacchio Bambini, s’installe à Paris à l’Académie royale de musique (le futur Opéra) et y présente des intermezzi et des opéras bouffes dont « La serva padrona » de Pergolèse. Scandale, le comique n’est pas dans les mœurs de cette auguste académie ! Aussitôt s’affrontent deux clans : les adeptes de la musique française qui défendent vigoureusement Jean-Philippe Rameau et la tragédie lyrique et les partisans d’une ouverture vers les horizons musicaux étrangers, légers, proches de la vie quotidienne emmenés par Jean-Jacques Rousseau. Beaucoup ignorent qu’il est non seulement écrivain mais aussi un musicologue chevronné qui ne rêve que d’ouverture et de changement. Une authentique querelle pamphlétaire fait rage dans les cercles musicaux parisiens jusqu’en 1754. On l’appela « la guerre des coins » : les amateurs de la musique résolument française se tenaient du côté de la salle où se trouvait la loge du roi, d’où le nom de coin du roi, tandis que leurs adversaires se cantonnaient au côté opposé, au-dessous de la loge de la reine, d’où celui de coin de la reine.

Il était très tentant pour Dominique Jonckheere de faire la lumière sur cette polémique brûlante qui embrasa l’Europe des Lumières et concerna des personnages aussi divers que Pergolèse, Frédéric II de Prusse (compositeur à ses heures), Vivaldi, Rameau, Diderot, Rousseau, la famille Bach, Hændel, Mozart, Gluck, et bien d’autres... Il nous offre ainsi une promenade musicale très éclectique à travers une vingtaine d’extraits musicaux subtilement choisis et où il découvre toujours des correspondances...

Deux étoiles complices ce soir : la soprano Laure Delcampe, et le ténor Nicolas Bauchau. Nicolas chante la presque totalité de ses partitions par cœur. Tout de suite on constate qu’il a une belle habitude de scène qu’il habite immédiatement par une présence mystérieuse. De la théâtralité sans en faire trop et le juste sens du drame. Une faculté de changer très vite d’humeur et de personnages peuplant ce florilège musical ! La diction est celle d’une généreuse expressivité, claire et lumineuse, en contraste parfois avec le côté sombre du regard. Le texte de Laure Delcampe est lui aussi très compréhensible. Sa voix très naturelle et d’une belle fraîcheur véhicule la jeunesse et le plaisir. Elle restitue à merveille la beauté des climats. Tous deux apportent du plaisir d’écoute et de l’émotion esthétique qui se logent avec bonheur dans un orchestre d’instruments anciens très chantants. Particulièrement émouvant, c’est ce duo d’Orphée issu d’une partition de Gluck.

Le Bonheur est au cœur de la musique. La querelle historique est racontée avec verve et la dispute, oubliée ! Rameau versus Rousseau : une soirée passionnante comme au siècle des lumières, une musique émouvante dans le cadre de bonbonnière qu’est le théâtre du Parc. Dominique-Hélène Lemaire