Mercredi 27 mars 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Alliage inédit de peinture, musique et danse !

Une première sur la scène de la salle Henry Le Bœuf que de jucher l’orchestre et les solistes munis de petites veilleuses en haut d’une série de gradins au pied de l’orgue et de garder tout le plateau libre pour les évolutions des six danseurs des "Fêtes galantes", la compagnie de Béatrice Massin. Les talens Lyriques nous ont livré des sonorités sculptées, bondissantes, des rythmes enjoués ou graves mais surtout des solistes exceptionnels à la voix d’une pureté inouïe. Une Musique d’excellence qui contente l’âme et le cœur, et y installe, pour une petite heure, l’allégresse de l’harmonie.

Ce spectacle est un hommage non déguisé à la danseuse rebelle du temps de Haendel. En effet Marie Sallé est française. Elle est née vers 1707 et fait ses premiers pas à 14 ans à l’Académie royale de musique. Lorsqu’elle s’en va danser à Londres en 1725 elle est fort remarquée par Haendel. Jusqu’à sa retraite en 1740, elle obtiendra plusieurs congés pour se produire régulièrement à Londres. Surnommée « la Vestale » en raison de ses mœurs irréprochables, elle développe une danse gracieuse, expressive et ciselée. Tout le propos de Béatrice Massin est d’utiliser les matériaux baroques pour réaliser un spectacle contemporain. Marie Sallé fut la première danseuse dans l’histoire de la danse qui dansa costume de ville et sans masque, révolutionnant la pratique traditionnelle. Ses idées furent accueillies avec chaleur de l’autre côté de la Manche où elle osa paraître « sans panier, sans jupe, échevelée et sans aucun ornement sur la tête ; elle n’était vêtue, avec son corset et un jupon, que d’une simple robe de mousseline tournée en draperie, et ajustée sur le modèle d’une statue grecque ! ».

La chorégraphe (Béatrice Massin ) nous a dit avoir voulu se relier à la superbe exposition Watteau actuellement en cours aux Beaux-Arts de Bruxelles et souligner par la danse et la musique le parallèle avec les peintures du grand maître. En effet, le vide des grandes scènes pastorales invitant au rêve est ourlé de grandes draperies noires simulant les arbres la nuit.Il est symbolisé par un écran de lumière où se projettent les ombres des danseurs. La musique jouée par l’orchestre est aussi ciselée et détaillée que les instruments de musique omniprésents dans les toiles de Watteau.

Le ballet s’est déroulé en deux phases présentant deux compositeurs : le français Jean-Fery Rebel et l’illustre G F Haendel. Deux phases imitant la technique employée par le peintre Watteau, à savoir faire d’abord une esquisse croquée sur le vif à la mine qu’il reproduit ensuite sur la toile avec l’ajout de couleurs chatoyantes et de tissus aux textures les plus sensuelles. Le même procédé préside au ballet. En effet les tailleurs bleutés bien cintrés et surpiquées d’un trait bordeaux feront place au cours du concert à des sortes de menuets de danseurs déguisés en fleurs printanières aux tons éclatants. Gravité et codification des mouvements, comme dans un salon. Mais les couleurs éclatantes de la jacinthe, de primevère et de la tulipe rendent hommage à la vie et soulignent les correspondances étroites entre les muses. Voyez ce couple idyllique qui a mis tant de temps à se chercher et à se trouver : La muse de la danse porte … une simple robe de mousseline couleur jonquille tourné en draperie et ajustée sur le modèle d’une statue grecque ». ...Retour à la case départ : Marie Sallé, la muse de la danse au 18e siècle.

La musique et le mouvement forment un alliage naturel. Le geste du danseur amplifie la théâtralité du propos. Si la pastorale antique et mythologique n’offrent pas beaucoup d’intérêt à des spectateurs actuels, le rapport entre le 18ème siècle et le 21ème semble être un point d’ancrage intéressant. Une vérité nourrie de nostalgie et de beauté semble jaillir du ballet. Notre imaginaire peut ainsi se figurer la fluidité et le caractère éphémère des choses mais aussi la solitude des scènes galantes de Watteau. Les danseurs épousent la musique avec des gestes arrondis, se frôlent de loin sans oser se toucher ni se regarder. Les femmes et les hommes sont perdus dans leur rêverie, chacun sur leur orbite. Le regard presque vide ou tourné vers l’intérieur tandis que la musique tourbillonne. Le douloureux ego est sanglé dans le costume, malgré le désir de fête. Il faut attendre la sarabande pour qu’enfin des mains se nouent, par derrière le dos, et que les esquisses d’approches se concluent par un regard.

Dominique-Hélène Lemaire