Vendredi 18 novembre 2016, par Dominique-Hélène Lemaire

A savourer, des yeux et des oreilles !

Cloches divines et chuchotements, génie versus talent : suspense tragique. Antonio Salieri souffre d’un mal terrible, une souffrance hélas très humaine : un mal profond, nourri au sentiment d’injustice, au désenchantement, au dépit, à la frustration, à la vanité et à l’envie, à l’incompréhension et finalement à la colère amplifiée de scène en scène jusqu’à l’apothéose finale. Un mal du siècle ? Le mal du siècle ?

Cette jalousie maladive va même nourrir sa colère contre Dieu et la voix de son interprète, le jeune et joyeux Mozart. L’adepte malgré lui de la Médiocratie passera-t-il à l’acte ? Devant la foule des « ombres du futur » il rejoue, pas à pas, mot à mot, affect par affect, sa propre mise à mort. Il est rongé par la culpabilité. Il tente pathétiquement de se faire comprendre et explique pourquoi il devint "l’assassin" de Wolfgang Amadeus Mozart.

Un rôle en force, en nuances, en reliefs psychologiques intenses et noirs qui s’opposent merveilleusement au brillant personnage de Mozart, enfant gâté, génie spirituel exhibé à travers l’Europe par son père, avec son rire ravageur et vulgaire, à la limite de l’obscénité, coureur de jupons, incapable de gérer sa famille, caustique vis-à-vis de ses prédécesseurs, cinglant en paroles, mais aussi libre et lumineux que l’autre est sombre et diabolique. L’adolescent gonflé de gloire enfantine est en effet incapable de se prendre en charge, notamment à cause du père abusif, omniprésent, régentant toute la vie de son fils jusque dans les moindres détails et drainant sur sa personne une célébrité factice au travers de la gloire de son fils, ...au moins jusqu’au mariage non autorisé avec la douce Constance Weber. Comme on le sait, son opéra Don Juan et d’autres comme Mitridate Re di Ponto témoignent de ce malaise intense et de l’absolue nécessité de la clémence. Ironie du sort, au cours de la pièce, on assiste à un développement poignant où Salieri passe presque aux yeux de Wolfgang comme un père de substitution, sans savoir que ce dernier complote à sa perte !

Le ballet psychologique des deux personnages principaux est un combat de héros qui ne plaira pas seulement aux jeunes générations, friands du genre ! Ainsi, Didier Colfs dans le rôle de Salieri et Denis Carpentier dans celui de Mozart sont totalement gagnants dans leur interprétation masculine. Affublés de merveilleux costumes, signés Thierry Bosquet, ils virevoltent devant les décors irréels et pourtant si évocateurs de François Jaime Preisser. Les « Venticelli », sortes d’oiseaux de malheur, ces espions à la solde de Salieri, forment une sorte de chœur antique très dynamique. Le tout est cadré par un flux d’extraits de la divine musique de Mozart, symbole de lumière parmi les ombres que nous sommes. Le décor sonore est de Laurent Beumier.

Revenons à l’histoire : Antonio Salieri, nanti d’un défaut d’Hubris démesuré, aimait tant la musique qu’il voulait l’inscrire dans une vie consacrée à Dieu. Mais il commit l’erreur fatale de mettre Dieu au défi. Dieu ne l’entendit pas de cette oreille, on n’achète pas le Seigneur qui du reste a en horreur les pharisiens de tout poil. Donc, malgré son mode de vie chaste et exemplaire en surface, Salieri déploie une âme immonde. Constance Weber, la jeune épousée de Wolfgang qui s’est résignée à venir lui demander de l’aide, le dénonce. Julie Lenain dans ce rôle est un bijou de vivacité et de féminité, elle est au mieux de sa forme. Mention toute spéciale pour son jeu nuancé, un bijou de finesse et de délicatesse. Mais de manière hypocrite, perfide et insidieuse, Salieri va faire en sorte que Mozart et sa jeune famille sombrent dans le désespoir et la déchéance. Il rejoue devant nos yeux, nous les « ombres du futur », le crime pervers et parfait. L’italien s’approprie finalement la mort de Mozart, à défaut d’avoir pu égaler sa musique, afin qu’à tout jamais, son nom, associé à celui de Mozart, se fraie un chemin d’éternité.

Dominique-Hélène Lemaire