Sobre et implacable
2007-11-18 · Jean Campion
Romancier plusieurs fois primé (Goncourt des lycéens en 2003 pour "La Mort du roi Tsongor", Goncourt en 2004 pour "Le Soleil des Scorta"), Laurent Gaudé est également très doué pour le théâtre. "Cendres sur les mains" nous interdit d'en douter, tant cette pièce poignante, impeccablement représentée, s'ouvre intelligemment aux "fureurs du monde".
Tout à coup, la rescapée apparaît dans leur champ de vision. Ils ne savent pas très bien comment l'aborder. Le fossoyeur 1 ira même jusqu'à lui lancer: "Pourquoi t'es pas morte?". Puis, pour chasser tout soupçon de trahison, ils l'utilisent comme esclave. Elle ne leur adressera jamais la parole et s'acquittera du sale boulot avec ferveur: " Je pose la
main doucement, sur le front d'abord, puis je glisse le long du visage. J'apprends les corps. C'est possible ça. Et mes mains s'en souviennent. De tous ces corps caressés, mes mains s'en souviennent..." Le texte de ce monologue intérieur est envoûtant et contraste avec les répliques terre à terre des deux larbins de guerre, plus bêtes que méchants. En juxtaposant ces deux univers, l'auteur nous incite à réfléchir aux rapports entre les morts et les vivants et à nos responsabilités dans un monde où se multiplient les génocides. L'absence de repères précis ( une guerre parmi d'autres, un no man's land où gisent des corps non-matérialisés) nous aide à mieux percevoir la force du message.
Le dépouillement de la mise en scène y contribue également. Lara Hubinont réduit au maximum les éléments matériels: deux pelles rouillées, une cantine, une boîte, une gourde et un seau suggèrent le travail près du charnier. Et elle s'efforce d'ouvrir l'imaginaire du spectateur par la subtilité du décor sonore. L'opposition entre les deux mondes est efficacement soulignée par l'éclairage.
Isolée dans son halo de lumière, quasiment immobile, Annette Gatta, la rescapée, rend son monologue sobre et émouvant. C'est une prouesse. Dans la peau de pauvres types frustes et déshumanisés, Alexandre Van den Abeele et Fabien Robert expriment avec justesse différents états d'âme. D'abord poltrons, calculateurs et encore combatifs ( L'un d'eux ose même décréter la grève), ils se laissent gagner par une angoisse croissante, au cours de leur descente aux enfers. Touchés par un texte intense et implacable, les jeunes comédiens de l'Obsidienne s'en sont montrés parfaitement dignes.
