Paul Emond
2006-01-10 · Xavier Campion

D'abord auteur de romans, Paul Emond publie une première pièce : Les Pupilles du Tigre pour Philippe Sireuil. Voici comment s'est fait le passage de l'un à l'autre. Son intérêt pour le théâtre est né il y a longtemps.
Paul Emond, bonjour. Merci de me recevoir au lendemain de la première bruxelloise de votre dernière pièce, HISTOIRE DE L'HOMME. Vous avez commencé par écrire des romans. Ce n’est que quelques années plus tard que vous publiez une première pièce de théâtre, LES PUPILLES DU TIGRE , suite à une commande de Philippe Sireuil. De quand date votre intérêt pour le théâtre ? Est-ce qu’il découle de cette commande ou vous y intéressiez-vous déjà avant d’en écrire, peut-être grâce à l’amitié qui vous a lié avec Paul Willems ?

En 1990, dans la postface de votre deuxième pièce, CONVIVES , vous signalez l’embarras dans lequel vous a plongé, à l’époque, le fait d’avoir à écrire pour le théâtre, et de vous préoccuper des caractéristiques de ce genre. Vous vous proclamiez « romancier d’abord ». Est-ce que les choses ont changé ? Éprouvez-vous encore maintenant un embarras face au genre théâtral, où est-ce qu’à force de pratique, les deux genres, roman et théâtre, ont fini par devenir aussi simples à pratiquer ?
Je crois que ce n’est jamais simple à pratiquer de toute façon, ni l’un ni l’autre. Mais c’est vrai que l’écriture théâtrale a des contraintes particulières, et à moins d’être vraiment très doué, je crois qu’il faut soit être né dans le théâtre et le connaître très bien, soit effectivement en faire l’apprentissage, et ça prend un certain temps. Pourquoi ? Parce que l’écriture du théâtre est une écriture qui est en partie de rétention, c’est à dire qu’il faut laisser la place aux comédiens, il faut laisser la place au jeu, et donc laisser du sens en suspens, pour parler un peu de manière prétentieuse. Comme disent les scénaristes, il faut produire du sous-texte, des choses qui peuvent être jouées par le comédien, qui sont induites par le texte mais ne sont pas écrites. C’est une première chose qui n’est pas facile à produire. La deuxième chose, c’est qu’il faut que l’écriture soit, pour employer le terme linguistique, performative, c’est-à-dire qu’elle soit action en même temps. Ce que disent les comédiens doit produire de l’effet, doit être vraiment actif, tandis que ce n’est pas du tout le cas de l’écriture romanesque. Ca aussi, ça doit s’apprendre, je pense.
CONVIVES est une pièce écrite dans des circonstances particulières, en même temps qu’elle était répétée par les comédiens, lors d’un travail avec les étudiants de l’I.A.D. Vous avez donc eu l’occasion de tenter une expérience d’écriture au cours de laquelle le travail des comédiens a du considérablement influencer l’écriture de la pièce. Que retirez-vous, avec le recul, de cette expérience ? L’écriture menée en parallèle avec la réalisation du spectacle peut-elle être féconde pour l’écrivain ?
Je ne suis pas sûr que je referais ça systématiquement. C’est arrivé au bon moment et au bon endroit, mais c’est aussi plein de risques. Plein de risques, dans la mesure où, avec les années, je pense qu’il y a aussi une très grande importance dans la distance entre le texte et le plateau. Si on colle trop au plateau, les comédiens ont moins à s’affronter au texte ; c’est pourquoi je suis toujours un peu circonspect quand je vais voir une pièce qui est montée par son auteur. Je pense qu’il est bien qu’il y ait une distance, qu’il y ait quelqu’un d’autre qui intervienne, à savoir le metteur en scène, qu’il y ait un autre univers qui débarque. Je crois que le théâtre est fait de la conjonction de différents univers, dont celui de l’auteur bien sûr, mais des autres intervenants aussi. Ceci dit, ça a été une expérience formidable, parce que c’est arrivé au bon moment et avec des gens magnifiques : Christian Maillet, comédien qui est décédé maintenant depuis quelques années malheureusement, et Jules-Henry Marchant. À deux, ils ont mené ce travail avec les étudiants et c’était vraiment très très intéressant. J’avais peut-être aussi un sujet de pièce qui convenait exactement au groupe avec lequel je travaillais.
Toujours à ce propos, quel est le degré d’attention que vous portez lors d’une mise en scène de l’une de vos pièces ? Participez-vous au travail scénique ?
Absolument pas, parce que ce n’est pas mon métier. Je crois que si je devais m’en occuper, ce serait assez catastrophique car je ne suis pas doué pour ça. Par contre, j’ai beaucoup de plaisir à suivre des mises en scène, à suivre des répétitions, peut-être à certains moments à proposer des changements dans le texte dans la mesure où je vois que certaines choses ne fonctionnent pas. Si j’y vais, c’est par rapport au texte. Pour le reste, je ne prétends avoir aucun droit de regard sur les mises en scène. Il y a des auteurs qui disent : « J’ai été trahi » ou des choses comme ça ; ce n’est pas ma philosophie du tout. Si on écrit pour le théâtre, on est d’accord pour apporter la première pierre à quelque chose où d’autres amèneront leur travail. De plus, la production d’une pièce est une chose formidable car elle peut donner vie à un texte dans une direction à laquelle on ne s’attend pas nécessairement. L’une des choses les plus jouissives, c’est le fait de voir une pièce montée à plusieurs reprises, et donc de plusieurs manières, parce que ça élargit le spectre, l’imaginaire qu’on a pu poser sur son texte, et on est parfois extrêmement surpris.
Dans vos pièces, il existe beaucoup de répliques dures, voire désespérées. Parlant des « grands mots », tels celui de dignité ou d’amour, Raoul, dans CAPRICES D'IMAGE , dit : « Moi, je suis persuadé que tous ces mots ne signifient plus ce qu’ils devraient signifier ». Partagez-vous les inquiétudes de vos personnages ?

Pensez-vous que l’écriture en général, et l’écriture dramatique en particulier, possède encore un pouvoir d’avertissement, de guide, ou de description du monde propre à remuer les consciences ?
Je me méfie très fort de ce côté guide spirituel que pourrait avoir l’écrivain ; ça ne m’intéresse pas du tout. J’aime beaucoup la philosophie, mais ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est que le roman et le théâtre montrent ce que j’appellerais la complexité du monde. J’aime beaucoup ce qu’écrit Kundera là-dessus : il dit qu’au fond il y a les philosophes d’un côté et les romanciers de l’autre, et les romanciers, au fond, ce sont ceux qui disent que le discours des philosophes, des guides moraux, il faut toujours les relativiser. Le monde est plus complexe que ce que l’on pense. Tout discours moral est un discours qui devient manichéen : il y a le bien, il y a le mal, il faut faire ça et ne pas faire ça. Le romancier, l’écrivain, l’auteur de fiction, est celui qui dit : ce n’est pas si simple.
J’ai lu que vous vous décriviez comme un « drogué d’écriture parodique et d’intertextualité », et il est vrai qu’HISTOIRE DE L'HOMME fourmille de références à des textes ou des histoires passées. Le fait d’écrire tient-il du jeu pour vous, de se jouer de cet état du monde décrit, et de transmettre le tragique sous le ton de l’humour et de la désinvolture ?

Quels serait le conseil que vous pourriez donner à quelqu’un qui voudrait se mettre à écrire ou voudrait aborder le théâtre ? Pourriez-vous me décrire votre méthode d’écriture si vous en avez une bien définie ?
Moi, je n’ai pas de conseil à donner, autrement je me prendrais effectivement pour un « guide ». Je dirais simplement que, dans l’état des choses aujourd’hui, pour celui qui commence à écrire du théâtre, je crois qu’il faut très vite essayer d’être dans la pratique. Il ne faut pas attendre d’avoir envoyé ses pièces dans les grands théâtres, ou à des éditeurs, ça, ça ne sert à rien. Enfin oui, bien sûr, il faut le faire parce qu’il faut tout faire, mais il faut essayer très vite de donner ça à des amis comédiens, et d’essayer de partir dans des petites productions. Il faut être volontariste, et pas dans l’attente. Je vois les gens qui avancent fonctionner comme ça, et je trouve ça très chouette. Finalement, j’ai un peu l’impression que l’on est dans une période de stagnation, où on attend pour une nouvelle génération qui secoue le cocotier. Ca fait une où deux décennies que ce n’est plus arrivé, et c’est très important que ça arrive à nouveau. Il faut des gens aussi qui prennent la liberté de le faire, en dehors des institutions et de ce qui est trop installé.
Interview par F.V.
HISTOIRE DE L’HOMME de PAUL EMOND,
par le Théâtre de l’Escalier, dans une mise en scène d’Eric De Staercke ;
Espace Delvaux, place Keym, 1170 Watermael-Boifort,
Les 17, 19, 20, 21, 23, 24, 26, 27, 28, 30, 31/1/2006 à 20h30.
1 février: centre culturel de Jette
3 février: centre culturel de Peruwelz
9 février: centre culturel de la Louvière
16- 17 février: Maison de la Culture de Namur
23- 24 février: Théatre Sambreville
(Auvelais)

