Œdipe à Londres
Œdipe à Londres
2008-01-31 · Xavier Campion
Lavabo, WC, bidet, baignoire : bienvenue dans l'univers d'Eddy, réincarnation contemporaine du héros de Sophocle. L'auteur de la pièce, Steven Berkoff, nous convie dans les bas-fonds londoniens, où règnent la saleté, la misère, la désillusion… en un mot, la peste. Le metteur en scène, Guillaume Dumont, a logiquement créé une atmosphère glauque, opaque, voire pesante, dans laquelle toutefois les notes de musique énigmatiques et les petites pointes d'humour viennent distiller çà et là quelques bulles d'oxygène.
Le décor aurait gagné à être plus épuré. Car si les éléments de salle de bain sont certes bien utiles au travail corporel développé par les acteurs, ils appuient inutilement un propos déjà très limpide et des mots suffisamment lourds de sens. De même, le sang répandu abondamment au sol et la tête coupée du sphinx trimbalée négligemment donnent un aspect de "mauvais goût" à ce qui aurait pu rester de l'ordre du suggestif.
Le travail choral de l'équipe est sensible à plusieurs moments, notamment dans les intermèdes chantés –très réussis- et dans les scènes d'interaction chœur/héros. Autant de petits clins d'œil à la tragédie antique, qui confèrent à l'ensemble une belle cohérence et soulignent la dimension mythique du texte. Au fur et à mesure de la représentation, le spectacle acquiert une puissance tragique qui trouve son apogée à la fin, lorsque les trois parents "rejouent", sous les yeux d'Eddy, la deuxième naissance de celui-ci, c'est-à-dire son repêchage des eaux de la Tamise par un couple modeste sans enfants et son adoption de facto. Les jeux de lumière créent alors comme une échographie géante qui évoque la deuxième vie intra-utérine d'Eddy, telle un rite de passage vers l'accomplissement de son destin, inéluctable.
Contrairement à son illustre prédécesseur, Berkoff opte pour une fin ouverte : pas d'yeux crevés, pas de femme pendue, pas de séparation du couple incestueux… mais pas non plus purgée, la peste ! La souillure demeure, le fléau persiste, les questions restent sans réponses. To be continued… Le répertoire tragique grec est un matériau que l'on n'a décidément pas fini d'exploiter.
