par Palmina DI MEO

Interview de Kadi Abdelmalek

Acteur, metteur en scène, pédagogue, Kadi Abdelmalek signe ici un huis-clos tout en nuances sur le texte « Othello » de Shakespeare, un pari né d’une question équivoque...

Kadi, après « Le jardin des roses » un one man show d’après un texte philosophique, tu t’intéresses à la nature d’un couple en adaptant une pièce de Shakespeare...

KADI ABDELMALEK : Il faut préciser que nous jouons vraiment la pièce de Shakespeare mais adaptée pour deux acteurs et en mettant l’accent sur le couple Othello/Desdémone. J’ai n’ai ajouté aucun thème mais on a joué avec le temps de l’intrigue et on a supprimé les personnages qui gravitent autour du couple.

Othello/Desdémone sont les archétypes d’un couple moderne avec la difficulté d’une communication réelle. Pourquoi ce couple -là ?

KADI : Parce que je n’ai pas voulu partir de l’extérieur pour coller sur la pièce des thèmes choisis mais je suis parti de Shakespeare pour explorer son texte. Et je pense que le thème de la difficulté de rencontrer l’autre, la jalousie, le véritable échange... en font partie. Le répertoire Shakesperien est riche et dans une adaptation forcément on peut mettre l’accent sur un des nombreux aspects de l’œuvre et se focaliser dessus, examiner à la loupe un aspect spécifique. C’est ce que j’ai voulu faire. On a donc épuré parce que la pièce est longue - il y a beaucoup de personnages, de thèmes secondaires, de digressions - pour arriver à une heure de spectacle. En creusant à l’intérieur des personnages, on se rend compte que l’on cerne le monde extérieur et surtout la pression du monde extérieur sur le fonctionnement de ce couple

Ce couple est formé des deux personnes venant de milieux que tout oppose. Lui est un esclave affranchi et elle est une femme appartenant à une noblesse qui a encore un réel pouvoir. Ensemble, ils vont chercher à s’affranchir des préjugés. Cela peut-t-il fonctionner ?

KADI : Ce n’est pas de répondre à la question qui est intéressant mais de l’explorer. Au départ, tout les sépare. De plus, lui, est vieux ! Il est à la retraite alors que c’était un grand général auréolé de prestige... Cela se passe au temps du Royaume de Venise, une Venise commerçante, riche du commerce des épices... Et elle, Desdémone, est toute jeune. On pourrait imaginer qu’elle avait à peine 16-17 ans, âge auquel se mariaient les jeunes filles. Il y a aussi la différence de classe sociale. Elle est fille d’un grand dignitaire qui pourrait être l’équivalent d’un ministre aujourd’hui. Lui, est un self made man, parti comme fils d’esclave et qui a gravi tous les échelons à la force du poignet. C’est un homme de guerre. C’est aussi une pièce sur la jalousie...

KADI : On dit qu’ « Othello » est une pièce sur la jalousie, c’est un peu réducteur. Ce qui moi, m’a intéressé, c’est que cette liaison était illicite, forcée, à l’encontre de l’aval du père. Ce père va d’ailleurs porter plainte auprès du Doge et Othello est appelé devant le Sénat. Le palais Ducal était un tribunal et en situation normale, Othello aurait peut-être été condamné à mort. On aurait mis le droit du côté de la hiérarchie, de la noblesse, des nantis... Mais voilà que les Turcs attaquent Chypre et une seule personne peut sauver la situation, c’est Othello... Donc raison d’état... On ferme les yeux sur l’aspect privé pour donner priorité aux affaires de l’état. Et c’est un premier élément qui m’a intéressé car il fait écho à notre époque. La question qui m’a interpellé : « Peut-on franchir aisément les barrières aujourd’hui ? Que se passe-t-il si un Marocain de Molenbeek épouse la fille d’un ministre ?... Cette idée m’amusait... Sans en faire un plat, ce n’est non plus le noyau de la pièce.

Le texte de Shakespeare répond-il à cette question ?

KADI : Je pense que oui et c’est là que cela devient intéressant car il y a comme un huis clos entre Othello et Desdémone. Notre adaptation raconte le parcours de cet amour depuis sa naissance jusqu’à la chute où Othello tue Desdémone et finit par se tuer. On sent les doutes, la pression externe et Othello en arrive à se demander si Desdémone l’aime et pourquoi elle l’aimerait. C’est de cette incertitude que nait la jalousie.

Mais la rencontre a-t-elle lieu finalement ?

KADI : C’est la question que pose le spectacle sans y répondre. Shakespeare et très malin, il ne répond jamais et c’est là qu’il rejoint les contes philosophiques qui ne sont pas là pour donner des réponses mais pour susciter des questions. Au-delà du problème de la différence, Shakespeare n’a fait que grossir le dilemme pour le rendre théâtral, pour qu’il y ait du suspens et du conflit mais ces différences existent dans n’importe quel couple. Shakespeare se lit toujours à plusieurs niveaux. Il part de l’anecdote et puis il creuse, il creuse il creuse... Et au fond, émerge la question : « Qu’est-ce que c’est aimer quelqu’un ? Pourquoi aime-t-on quelqu’un ?, Est-il possible d’aimer vraiment quelqu’un ? Aima-t-on quelqu’un dans la mesure où il vous aime ? Comme un reflet de soi ? Alors, cela devient passionnant et c’est admirablement bien écrit, beaucoup mieux que je ne le fais, avec la question centrale : « Au-delà des différences, qu’est-ce que aimer ? »

Tu as établi un parallèle avec un conte philosophique. Ton précédent spectacle « Le jardin des roses » était extrait d’un texte de Saadi. Il y a des sensibilités qui se rejoignent ?

KADI : J’avais créé « La jardin des roses » dans le cadre du festival Musiq’3. C’est un spectacle théâtral avec un musicien dont le point de départ est un conte philosophique, un mélange de conte, de récit et de poésie, adapté d’un texte du XIIIème siècle du grand Saadi qui vivait dans ce qui était l’Iran actuel. C’était un poète soufi, le soufisme étant une branche philosophique (soufi vient du grec « sophos » : le sage) de l’Islam et s’il faudrait trouver un parallèle aujourd’hui - car on raconte beaucoup de choses sur le soufisme - on peut dire que cela s’apparente à la philosophie zen, aux haïkus, avec un morale très évidente où on éduque et en même temps on réfléchit tout en s’amusant.

Kadi, tu aimes mélanger les disciplines. Ici, dans le cadre de cet huis-clos, tu as choisi la sobriété...

KADI : Je n’aime pas rester cloîtré dans des formes, des disciplines ou des langues. Je travaille volontiers avec des danseurs, des performeurs, des musiciens... Ici ; c’est très épuré. Il n’y a pas vraiment de décor. On utilise quelques éléments pour suggérer des personnages ou des choses, mais l’accent est mis sur le jeu qu’on a voulu traiter comme quelque chose de jouissif, comme un contact immédiat, un sens premier.

Les représentations de CHYPRE ont lieu du 14 au 23 septembre à 20h00, au Théâtre de la Vie ; Rencontre après-spectacle avec l’équipe de création le 22 septembre. http://www.theatredelavie.be/specta...

Propos recueillis par Palmina Di Meo