par Palmina DI MEO

Dialogue avec Babetida Sadjo

Babetida, ce texte « Les murs murmurent » tu le portais en toi depuis longtemps. Comment en es-tu venue à l’écrire ?

Effectivement, je porte ce texte en moi depuis longtemps puisqu’il faut savoir que je suis une personne qui n’a pas eu de papa présent dans sa vie et je le porte en moi avant même de savoir parler. Le texte en lui-même est né d’un rêve, celui d’écrire un « seul en scène » et d’oser les mots qui iront creuser dans l’intime. Le sujet s’est imposé de lui-même. Je ne me suis pas réveillée en me disant : « Je vais écrire sur le père mais c’est venu de soi dans un texte d’introduction comme une évidence et la surprise, c’est que, ce que je croyais être un cri de douleur, un cri de colère vis-à-vis de ce père absent, s’est révélé être un cri d’amour.

Cette errance qui a caractérisé ton enfance fait-elle aussi partie intégrante du spectacle ?

Il y a des parallèles avec moi puisque la pièce parle d’une jeune fille arrachée à son pays d’origine pour être confrontée au monde extérieur. Tous ces voyages que j’ai vécu ont forgé la personne que je suis et que j’ai d’ailleurs un peu de mal à définir... Cela se ressent dans l’écriture plutôt dans le registre de l’intime. Comment cette fille s’est-elle construite avec ce père toujours absent jusqu’à l’obsession. La phrase d’ouverture est une question : « Est-ce que vous l’avez vu ? ». J’utilise le spectateur pour explorer l’intime. Les retours que j’ai eus du spectacle m’ont fait prendre conscience que j’appartiens tout autant à l’Europe qu’à l’Asie et à l’Afrique. À la Samaritaine où j’ai eu la chance de créer le spectacle en juin dernier, une femme d’une soixantaine d’années est venue vers moi pour me parler de la pièce en deux, trois phrases et de sa vie toujours en rapport avec le manque du père. Elle a éclaté en sanglots... Chez nous, voir une grande personne pleurer, c’est extraordinaire ! J’ai été bouleversée et je me suis rendue compte de la blessure profonde que cette absence du père peut causer. Nos sociétés ont tendance à minimiser le rôle du père. Cela commence à changer... La preuve, J’ai accouché il y a deux semaines et c’est le papa qui garde le bébé - mais généralement les pères sont un peu mis à l’écart et cela blesse, surtout les petites filles. Cela peut façonner la femme que l’on deviendra face à l’homme. Je l’ai remarqué chez les femmes de 20,30 et même 40 ans de mon entourage en conflit direct avec l’homme, elles ont du mal à construire leur vie amoureuse et à gérer leurs relations face aux hommes. J’invite les pères - ceux qui sont là, je leur dis « bravo ! » - mais ceux qui ne sont pas là, je les invite à bercer leur fille, car en ce qui me concerne, cela a fait des dégâts « sublimes », je dirais, car c’est ce qui a aussi fait la comédienne que je suis devenue. Cette déchirure que je ne vais pas chercher dans tous les rôles car tous les rôles ne le permettent pas, mais cette déchirure a nourrit l’être humain que je suis.

Babetida, tu es une personne pudique, et le jeu, c’est une manière de cacher les blessures. L’écriture et le fait d’extérioriser ce que tu cachais au fond de toi, cela fait-il aussi fait progresser le jeu ?

Dans l’écriture, je sais ce qui m’appartient et ce qui est de l’ordre de la fiction et je ne révèlerai jamais la frontière. Ceux qui connaissent ma biographie pourront faire des rapprochements mais ils ne sauront jamais ce qui m’appartient vraiment et d’ailleurs, ce n’est pas intéressant. Ce qui compte, c’est comprendre le point où on se rejoint malgré nos cultures différentes. En jouant ce texte que j’ai moi-même écrit, d’une certaine manière je me suis mise à nu et c’est sûr que cela m’a apporté quelque chose même si je ne sais pas exactement quoi. Ma sœur m’a dit : « Tu es beaucoup plus calme qu’avant ! » Je pense que l’âge est là aussi et quand on la douleur vous a traversé une fois, deux fois... La troisième fois, on en rit ! Car dans la pièce, il y a des passages très drôles alors même qu’ils étaient dramatiques lors de l’écriture.

Comment t’y prends-tu pour écriture ? Tu as une méthode ?

Quand je veux écrire, c’est parce que quelque chose me prend au cœur, aux tripes. Alors je me dis : « Tais-toi, ne le dis pas, ne l’écris pas ! » Et d’un coup, cela devient urgent et là, je sais que mes doigts ne pourront aller aussi vite que ma pensée. C’est là que la comédienne entre dans le dire, mais le dire spontané. Je laisse ensuite reposer, je ne réécoute surtout pas de suite. Ce « laisser reposer » peut m’entraîner loin dans l’émotion... Et un soir, une nuit surtout, je bois une bonne bouteille de vin, j’écoute une seule fois, et je commence à écrire. Après seulement, je réécoute et je constate ce qui est resté. Je pense que l’écriture doit venir du fond de l’endroit où on ne triche pas, de là où on peut être moche, ou belle, ou simplement humaine. C’est ainsi que je procède, par étouffement, je laisse le projet m’étouffer jusqu’à ce que je sente le besoin de le cracher, de le vomir.

Tu as choisis d’être mise en scène par Hélène Theunissen que tu connais bien, puisqu’elle a été ton professeur et qu’elle t’avait déjà mise en scène dans « Le masque du dragon », un de tes premiers succès. C’était une évidence pour toi de travailler avec elle ?

Hélène est une grande amie, elle a été mon professeur, c’est vrai. Ensuite, je lui ai demandé de me mettre en scène dans « Le masque du dragon » mais ici, au départ j’avais envie d’avoir l’œil d’un homme pour faire un peu le pendant de ce père absent. Mais la collaboration n’a pas abouti et très peu de temps avant la première, j’ai appelé Hélène qui a l’art de te mettre en scène avec tes propositions, de faire en sorte que tu n’en doutes pas. Et comme je prenais beaucoup de risques avec ce texte intime que j’avais moi-même écrit et que je voulais porter moi-même en scène, j’avais besoin d’Hélène car elle sait s’effacer pour laisser s’exprimer l’artiste qui est face à elle. Du coup, toute une série d’idées que j’avais volontairement écartées parce que j’avais la trouille, elle me les a fait assumer. Elle a conservé toutes les symboliques que j’avais insérées dans l’écriture. La collaboration a été très belle avec l’assistance d’une autre amie de longue date : Stéphanie Lowette.

Tu portes une costume d’homme dans la pièce, pourquoi ?

La pièce raconte l’histoire d’une fille qui cherche son père et elle le cherche à l’extérieur. Un soir, j’ai eu un flash. Je me suis dit : « La personne que je cherche est à l’intérieur de toi ! Comment le symboliser ? J’arrive sur scène avec ma question : « Est-ce que vous l’avez vu ? » Et je porte ce costume d’homme.... Il y a un passage où elle lui dit : « Je te ressemble papa ! Je porte ton nez papa ! » Et l’idée d’entendre la voix d’une fille et de voir un homme n’a emballée. Je voulais aussi casser ma féminité parce que, selon moi, une femme a plus de mal à assumer sa féminité quand elle n’a pas connu un homme qui l’a aimée de manière inconditionnelle, comme un père. Je suis une femme qui n’a pas honte d’en être une et c’était une belle manière de jouer avec moi-même que d’effacer les seins, les hanches, et que l’on soit axé sur le texte et son sens.

Des valises aussi font presque partie de ton costume...

Oui il y a des valises qui ne sont utilisées comme telles. Je ne dirais pas ce qu’il y a dedans... Vous n’avez qu’à venir voir. Chaque personne porte des valises derrière elle et selon ce que contiennent ces valises, elles seront lourdes ou légères...

Propos recueillis par Palmina Di Meo