par Palmina DI MEO

Rencontre avec Marcel Delval

Vous ne vous êtes jamais senti écrasé par l’engrenage métro-boulot-dodo, vous n’avez jamais eu envie d’envoyer promener votre employeur ? Avez-vous jamais osé envoyer un verre d’eau à la tête de votre supérieur ? Ou avez-vous été tenté de le faire ?

CONTRACTIONS, un piège dont vous ne sortirez pas. À voir sans tarder au Grand Varia, un thriller psychologique mis en scène par Marcel Delval et admirablement interprété par Joséphine de Renesse et Hélène Theunissen, impitoyables dans un affrontement au finish en 14 épisodes.

Un face à face aux rebondissements dramatiques dans un environnement aseptisé et faussement sécurisant qui plongera dans l’horreur.

Marcel Delval, vous présentez « Contractions », une pièce de Mike Bartlett qui parle de la disparition de l’individu, englouti par le monde du travail. C’est une pièce d’actualité pour vous ?

Ce sont les comédiennes qui m’ont proposé de lire la pièce. Le fond est intéressant mais j’aimais bien la forme aussi, un peu systématique, même fort systématique puisque ce sont 14 interviews d’une jeune employée vis-à-vis d’une manager - qui n’est pas la patronne mais qui est une employée, elle aussi, responsable d’un certain secteur puisqu’elle vérifie les bonnes relations entre le « personnel ». Cette pièce a un côté kafkaïen, un côté science-fiction que me plaisait bien. Et comme dans toute bonne science-fiction, il faut une bonne source de réel. Quand la pièce commence, on se dit que ce qui passe est tout à fait plausible. En Corée ou au Japon, les gens travaillent presque 60 heures sans être payés pour les heures supplémentaires. On est encore loin de cela mais on s’en approche. Dans un contexte de compétitivité, les multinationales, les patrons, vont dire, « Attendez, vous, les politiques, avec vos 35 heures par semaine... Ce n’est pas ce qu’il faut faire. Peut-être qu’il faut envisager de faire 50 heures... Et la pension, attendez, la médicine aide bien aujourd’hui, on peut bien envisager la pension à 70 ans non ? ». Avec toutes les conséquences, les burn out... Vu du point de vue de la compétition, de l’excellence, on peut se dire : « Ce n’est pas tellement science-fiction en fin de compte ». Des auteurs comme Franz Kafka annonçaient il y a un siècle les aventures de l’administration et cette pièce-ci est un peu prodromique je vais dire, elle devance un peu les choses en disant. « Ce n ‘est pas encore là mais ce n’est pas loin ». C’est ce qui m’a bien plu.

La pièce montre aussi la menace externe. Si on n’a pas de boulot, on n’a pas d’argent et si on n’a pas d’argent, on est SDF. Il n’y a rien à part le boulot, plus d’allocations de chômage, plus de CPAS, vous êtes errants. La pièce est intéressante car il n’y a plus que le travail par-dessus tout et l’entreprise formate l’employé en interdisant : « Il ne faut pas de relations amoureuses avec quelqu’un du personnel ». On peut se dire que c’est bien, que c’est une loi contre le harcèlement ou quelque chose comme ça sauf qu’ici, cela déborde et déborde... comme toute administration peut déborder.

Ce texte c’est un cadeau pour les comédiennes. Pour le metteur en scène, pour celui qui dirige, quelles sont les obstacles à surmonter ?

La chose la plus importante pour un directeur d’acteurs, c’est l’interrelation, voir comment le combat a lieu. La résistance, les contradictions, les oppositions. Il faut que cela devienne évident et ce que j’aimais aussi dans cette pièce, c’est ce que j’appelle la toile d’araignée. Les éléments sont là et au fur et à mesure cela se tisse jusqu’à ce que la victime capitule. Et puis, il faut aussi suggérer des choses...

La mise en scène joue sur le débit, sur le ton, sur la diction aussi. Tout est codé.

Elles sont sous micro. Donc comme au cinéma ; elles ont des prothèses vocales qui amplifient leur puissance. C’est surtout codé du côté de la manager. Il est important de ne pas perdre de vue qu’elle reçoit Emma pendant 10 minutes, et puis pendant dix minutes c’est Sophie et puis Émilie et puis Léonie. Le boulot de la manger est toujours le même avec à peu près toujours le même texte. C’est la victime qui est en réaction.

Il y a l’histoire tragique du bébé d’Emma dans la pièce mais toute la pièce est une sorte d’accouchement d’un parfait robot d’entreprise, d’où le titre.

Au départ la pièce s’appelait « Love contract », le contrat d’amour, mais oui il y a un accouchement. Dans toutes les scènes, l’employé ne sait jamais pourquoi on l’a convoqué. Ce n’est que lorsque la manager a obtenu toutes les informations désirées, qu’elle dit : « Vous pouvez y aller, merci ». Et l’employée est « mise à la porte ». Mais l’employé ne sait jamais quand l’interview est vraiment terminée. Cela demande un travail minutieux sur le texte car une grande partie de la pièce tourne autour des mots « merci », « bien », « oui », « d’accord », « Vous pouvez y aller ». Et à chaque scène cela devient différent. Pour les comédiennes, c’est un casse-tête. Tous les jours, avant de jouer, elles se font une répétition à l’allemande pour le texte.

La pièce a été écrite pour la radio au départ. Vous aimez beaucoup Harold Pinter qui a commencé par écrire des pièces radiophoniques assez semblables à celle-ci. Quand on met en scène des écrits radiophoniques, à quoi doit-on porter attention ?

David Mamet qui est aussi un des fils spirituels de Pinter et qui lui rend souvent hommage disait : « Quand une pièce radiophonique fonctionne bien, c’est une bonne pièce ». L’auditeur ne fait qu’entendre mais il peut imaginer. La pièce doit donc suggérer et A peut imaginer tel décor, B tel décor... Dans la mise en scène, il faut donner une forme et une image. C’est ce qui était passionnant. La question se pose déjà pour les costumes. Il y a14 interviews, 14 scènes, dans un espace-temps. On ne peut pas prévoir 14 toilettes car les changements seraient plus longs que certaines scènes. On peut évoluer lors vers un uniforme, ce qui nous rapproche d’un univers de science-fiction. Et puis quel décor ? Ceci dit, cette pièce a été montée avant nous, un peu partout, d’abord en Angleterre et puis en France. Les descriptions des décors sont simples. Nous avons lu les didascalies bien après- un décor gris, une lumière glauque au néon, une table et deux chaises et c’est tout. Avec Arié van Egmond, qui est le scénographe et en même temps le vidéaste, on a commencé à inclure des images que l’on voulait pernicieuses aussi... Elles ne devaient pas distraire du jeu, de l’action, des comédiennes mais il fallait que ce soit un appui. C’était une recherche amusante à faire.

Les images projetées donnent à l’ensemble une touche futuriste avec cette réalité virtuelle omniprésente dans un monde qui devient progressivement irréel.

L’effet voulu est celui d’un film de science-fiction où l’on serait dans un vaisseau spatial avec un décor vidéo de forêts, de lacs, pour tenir le coup. Ici, les images sont là pour dire que tout va bien dans l’entreprise, ce sont des images calmantes, d’aquariums, pour adoucir les problèmes. D’autres images sont plus évocatrices. Il faut découvrir...

Au niveau du rapport de force. Il y a une évolution. Emma, la jeune employée est sûre d’elle au début, impertinente même et on assiste à une évolution stupéfiante. Sur le plan du travail d’acteurs, c’est de la dentelle...

C’est la question qui se posait. Si Emma, la jeune employée qui est reçue par la manager était trop faible au départ, ce n’était pas très intéressant, c’était tirer sur un moineau, et il vaut mieux tirer sur un oiseau de proie. Il fallait un duel et c’est pourquoi je voulais qu’Emma ait du caractère. Et puis, dans une entreprise, on ne cherche pas des gens de suite dominés, on aime les gens qui ont du caractère, du punch, de la santé. Progressivement cette fille va être laminée par le programme de l’entreprise. C’est un rééquilibrage où les pivots, les variations, les nuances sont à tester. L’avantage du travail au théâtre c’est qu’un jour on peut aller dans une direction. Et puis un autre jour, on reprend et on essaye autre chose. Au cinéma, une fois que c‘est dans la boîte, c’est dans la boîte. Ici, on peut travailler comme dans un laboratoire.

Ce qui est intéressant aussi, c‘est que dans le formatage, comme vous l’avez qualifié de l’employée, (et on sent que la manager a été formatée elle aussi), il y a un intérêt pour le sujet. Cette entreprise ne se débarrasse pas de ses employés lorsqu’ils sont en crise, il y a un investissement dans la récupération de l’individu.

C’est vrai. Il y a une formation qui coûte cher sans doute. Mais ils ne veulent pas se séparer du personnel. Ils font tout pour le garder sauf qu’il doit accepter certaines conditions. C’est une pièce non seulement sur le pouvoir et le harcèlement de l’entreprise vis-à-vis de l’employé mais c’est aussi une pièce sur la soumission. Même si Emma est assez forte au départ, au fur et à mesure, elle accepte presque tout, jusqu’à ne plus avoir de vie privée puisqu’au final il n’y plus qu’une seule chose, c’est la vie de l’entreprise.

Et le pouvoir de l’argent...

Oui, d’ailleurs il y a une phrase qui revient : « Si on n’a pas d’argent, c’est fini ». Et aussi : « Vu la situation actuelle ». Si on sort de l’entreprise, c’est fini, on est à la dérive et on devient mendiant.

Les comédiennes ont choisi de vous soumettre ce texte parce que vous avez un amour et une grande expérience du travail sur les écritures anglo-saxonnes. Quelles sont les qualités des textes anglo-saxons pour vous ?

Il y a eu Noêl Coward. Puis Pinter et son frère Samuel Becket et puis son cousin Ionesco. Il y a un développement de l’absurde ou du non-sens comme on dit du côté anglais. On ne commence plus une pièce par un prologue. On entre de suite dans l’action, on ménage un certain suspens et c’est au spectateur de comprendre à la dernière scène de quoi il retourne. En plus, c’est très concret au niveau du texte. Les auteurs anglo-saxons sont très proches des acteurs. Les textes sont laconiques au maximum... Peu de discours. Quand on lit Beckett, un pilier du théâtre contemporain, il n’y a pas un personnage qui dit une phrase intelligente. Ce sont des situations très intelligentes et passionnantes mais il n’y a jamais de texte intelligent. Souvent on voit des personnages assez « naïfs » se faire prendre dans une toile l’araignée...

Propos recueillis par Palmina Di Meo