Jeudi 30 décembre 2010, par Caroline Paillard

Vin, amour et cynisme sous le sapin

Comment transposer en ce début du XXIe siècle La Bohème de Puccini, bourrée de bons sentiments romantiques, où tout le monde est plutôt gentil et charitable ? Le théorème du metteur en scène Andreas Homoki : ces artistes bobos sont des cyniques parvenus et sans cœur. Visuellement et vocalement splendide, même si le sens littéral est bousculé.

La Bohème de Puccini, adaptation d’un feuilleton d’Henry Murger, mêle amour et mort, Mimi la tuberculeuse et Musette l’émancipée, quatre artistes bohèmes, sans le sou, un peu cyniques mais tellement mignons, dans le fond L’intrigue fait alterner des scènes d’intérieur dans une mansarde glacée, un soir de Noël et des scènes d’extérieur au café Momus où s’exhibe Musette ou à la Barrière d’Enfer, quand les grands sentiments ont disparu dans les grandes jalousies. Avec retour à la mansarde pour le final mortuaire consensuel.

Oubliez tout ça et découvrez un plateau nu où tombe la neige et où le laborieux tableau Le Passage de la Mer Rouge, peint par Marcello, devient un délicieux gag d’action painting. Et où Marcello et Rodolfo lancent des seaux de peinture jaune et rouge sur un mur noir, clin d’œil au drapeau belge ! Clin d’œil aussi avec un tonneau de bière Duivel (le Diable)pour figurer…la barrière d’ »Enfer ».Mais surtout un immense sapin de Noël surgit qui, couché ou debout, va s’adapter à tous les espaces imaginaires évoqués. Bourré de cadeaux, il sera dépouillé par une bande de féroces garnements étripant au passage Parpignol, père Noël de la société de consommation. Quelques tables suffiront à évoquer le café Momus. Par contre le retour à la mansarde pour se partager un pauvre repas se transforme en un banquet luxueux où Rodolphe et Marcello deviennent soudain des « bobos » parvenus et méprisants pour les jeunes femmes qu’ils ont aimées .Ils fuient lâchement, laissant Mimi mourir seule dans les bras de Musette.

Autant les trois premières scènes fourmillent de trouvailles, dont un traitement plastique du chœur figé dans des attitudes surprenantes, autant ce final trahit sans cesse un contresens entre les paroles et l’action. La métamorphose des gentils bohèmes romantiques en cyniques parvenus décrit bien le parcours actuel de certains bobos soixante-huitards ou d’artistes contemporains, doués pour le « commerce » de leur art. Grosse ficelle quand même de mettre quelques années et non quelques mois d’écart entre le début et la fin de l’action pour justifier le devenir cynique des bobos. Ou encore de considérer l’ensemble de l’action comme un grand flash back pour justifier les contresens du dernier tableau.

La force d’une mise en scène

Et pourtant, j’ai « marché », j’ai souvent adoré même cette mise en scène d’Andreas Homoki, directeur du Komische Oper de Berlin, pour au moins trois raisons. Ce dépouillement conceptuel, dû à Harmut Meyer est visuellement séduisant. La direction d’acteur de ces chanteurs est remarquable de naturel : on sent une maîtrise globale implacable de chaque détail et on s’incline devant tant d’intelligence, même trompeuse .Enfin la musique de Puccini épouse fort bien ce changement du sens littéral, comme si elle contenait déjà ce mélange de cynisme et de sentimentalité. C’est que l’orchestre, aux mains de Carlo Rizzi et les chœurs, y comris les enfants, menés par Martino Faggiani, sont d’une totale justesse, soutenant quelques remarquables solistes dont la jeune Ermonela Jaho, une Mimi exquise, à la voix souple et Anne-Catherine Gillet, impressionnante Musette. Massimo est un Marcello rayonnant alors que Giuseppe Filianoti, en Rodolphe, a vaillamment tenu son rôle, au dernier tableau, malgré une tragique et soudaine .. .extinction de voix. Heureusement, à la Monnaie, les 2è distributions valent les premières.

La Bohème de Puccini, mise en scène d’Andreas Homoki, directeur du Komische Oper de Berlin, à la Monnaie, jusqu’au 31 décembre

Christian Jade

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