Jeudi 22 octobre 2009, par Jean Campion

Une farce lourde à digérer

"Si nous sommes incapables de voir plus loin que les tabous ou les clichés, de nous regarder tous comme des hommes, plutôt que comme des abstractions, autant rallumer les fours." Par cette phrase provocante, George Tabori, juif hongrois en perpétuel exil, revendique un théâtre audacieux, dérangeant, qui prend des risques pour réapprendre aux spectateurs l’art d’écouter. Entremêlant le grotesque et le tragique, "Mein Kampf (farce)" est une fable hétéroclite, qui se disperse au fil des actes et n’atteint que sporadiquement l’objectif visé.

Devant ses fourneaux, un cuisinier coiffé d’une kipa, surveille des casseroles qui dégagent une odeur appétissante. On s’attend à suivre une tranche de vie, mais dès l’apparition d’un autre juif, plus âgé, on oublie le décor réaliste, pour se concentrer sur l’étrangeté de leur dialogue. Lokbowitz, le cuisinier, veut qu’on l’appelle Dieu. Un dieu qui a ramené ses dix commandements à trois ! Et Shlomo Herzl est un vieil homme qui passe ses nuits à essayer de vendre des bibles et ... des Kama- Sutra. On ne s’étonne plus que ces personnages soient affublés de faux nez proéminents. Leurs relations sont marquées par le JEU. Tout comme celles qui vont s’établir entre le jeune Hitler, obligé de se réfugier dans cet asile miteux, et Shlomo. Humaniste généreux, celui-ci s’efforce d’apprendre les bonnes manières à cet enfant gâté, colérique, poltron et antisémite. Il lui prête son manteau, le prépare à affronter les examinateurs de l’Académie des Beaux-Arts, le console après son échec et l’encourage à concrétiser ses desseins politiques. Bref, il le materne. Il n’aurait pourtant jamais dû donner d’amour à ce gamin foncièrement égocentrique. Une scène bouffonne le souligne : pour respecter la mode de la petite bourgeoisie autrichienne, Shlomo rase la trop longue moustache de son protégé et... lui donne le look du fürher. Le vieux juif met au monde le dictateur !

Les deux premiers actes, où s’enchevêtrent les discours délirants, les scènes clownesques, les répliques grinçantes et les conversations plus sereines réclament une interprétation très maîtrisée. Les comédiens relèvent brillamment ce défi. Didier de Neck fait efficacement sentir que son personnage, bon comme le pain mais crédule et vulnérable, résiste au désespoir. Quant à Philippe Grand’Henry, il évite tout cabotinage en incarnant un Hitler immature, hypocondriaque, frustré, pathétique dans ses excès et terrifiant par son cynisme. Malheureusement, à partir du troisième acte, il s’efface devant deux personnages symboliques. En toute innocence, Gretchen enlève tous ses habits de nonne et se prétend attirée par Shlomo. Celui-ci lutte contre le démon de la chair et se lance dans des tirades interminables. Même impression de piétinement, quand le vieux juif panique devant Madame Lamort. Ce personnage tient des propos convenus et n’est intéressant que comme deus ex machina : elle est venue chercher Hitler pour en faire son ange exterminateur. L’humour de Tabori s’abreuve à de nombreuses sources : les plaisanteries typiquement juives se mêlent aux jeux de mots du genre : "Ecce Shlomo", aux quiproquos, aux pitreries dignes de Laurel et Hardy , aux clins d’oeil à Charlot et aux allusions choquantes comme cette promesse d’Hitler à son protecteur : "Quand j’aurai réussi, je te récompenserai comme il convient, je t’achèterai un four.". Cette diversité déconcerte le public et l’empêche parfois de communier.

En éliminant le personnage d’Himmlischst, qui rappelait la brutalité d’Himmler, et en supprimant certaines scènes, le metteur en scène David Strosberg fausse notre vision de la pièce. Pourquoi Gretchen s’est-elle enrôlée dans les jeunesses hitlériennes ? La poule, qui circule dans le décor, apparaît comme un gadget, alors que son sacrifice devait suggérer l’holocauste. Remarquablement jouée, cette farce souffre de plusieurs maladresses. Au lieu de sortir le spectateur de sa léthargie, elle le plonge dans la perplexité.