Jeudi 7 octobre 2010, par Jean Campion

Une Rencontre explosive et apaisante

Dans "Le Souper" (1989), Jean-Claude Brisville imaginait un face-à-face hypothétique mais captivant entre Talleyrand et Fouché. En 2009, François Ost nous montrait comment, durant "La Nuit la plus longue", Sade, anarchiste machiavélique, s’efforçait de déshonorer Portalis, symbole de la justice. S’appuyant également sur des faits historiques avérés ou...non, "La Nuit de l’audience" met aux prises Charlotte, ex-impératrice du Mexique et Agnès de Salm-Salm, une aventurière indomptable. Deux visions du monde et deux destins opposés, dans une confrontation qui tarde à devenir passionnante.

Enfermée par son frère Léopold II, dans le château de Bouchout (Brabant flamand), Charlotte a obtenu la permission d’accorder une audience. La première depuis trente ans ! Elle s’apprête à recevoir une femme intrépide, qui a tenté d’empêcher l’exécution de son mari, l’empereur Maximilien, par les républicains mexicains, en 1867. Sa suivante et son médecin, totalement soumis au roi des Belges, s’efforcent de torpiller cette entrevue. Mais Agnès n’a pas froid aux yeux et maniant le pistolet avec dextérité, protège la recluse.

Sans doute pour permettre aux spectateurs de mieux comprendre les biographies complexes des héroïnes, Jean-Claude Idée et Jean des Cars étirent les scènes d’exposition. On aurait pu se passer du curriculum vitae de la visiteuse ou des précisions sur la santé mentale de Charlotte, puisque la plupart de ces informations sont confirmées durant l’audience.

Heureusement, quand celle-ci commence, la pièce décolle. A travers leurs jeux, leurs esquives, leurs confidences, leurs danses et leurs aveux, les deux femmes s’apprivoisent progressivement. Et leurs échanges soulignent le cynisme de la "real politique". Lâché par Napoléon III, Maximilien est une victime de la guerre que se livraient la France et les Etats-Unis, par l’intermédiaire des Mexicains. La folie de Charlotte servit de prétexte à Léopold II pour la spolier : "C’est avec mon argent qu’il est devenu propriétaire du Congo !" Face à la vieille Europe monarchique, sclérosée, Agnès incarne un nouveau monde et revendique le droit au travail et au vote pour les femmes. Cependant, les auteurs se contentent d’esquisser ce désir d’émancipation.

C’est sur l’affrontement de ces deux sacrées bonnes femmes qu’ils concentrent notre attention. Chacune a aimé Maximilien à sa façon. Prête à se vendre pour le sauver, Agnès reproche à sa veuve son ambition égoïste : "Vous prétendiez à ce qu’il ait un grand destin. Celui qui vous revenait." Elle a soutenu cet empereur trahi, mais, en dépit des soupçons de Charlotte, n’a jamais été sa maîtresse. Dans cet avatar de Calamity Jane, Brigitte Fossey rayonne. Son espièglerie, son culot, sa détermination, son punch, son habileté redonnent le goût de vivre à la prisonnière de Bouchout. Elle réchauffe ses souvenirs du Mexique, l’incite à se défouler sur ses ancêtres, l’entraîne dans sa valse et lui dévoile un lourd secret. Mêlant réel et imaginaire, passé et présent, Charlotte semble souvent égarée. Est-elle folle ou simule-t-elle la démence, quand ça l’arrange ? Par son jeu très maîtrisé, Frédérique Tirmont entretient l’ambiguïté. Tour à tour puérile, méfiante, gauche, déchirée, lucide et pathétique.

Alexandre Dumas prétendait qu’"Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant." Ce sont deux beaux personnages de théâtre qu’ont engendrés Jean-Claude Idée et Jean des Cars.