Vendredi 25 mars 2011, par Jean Campion

Une Poupée qui dit non

A sa création, "Maison de poupée" fit scandale. Certains y voyaient un outrage à la morale traditionnelle, d’autres un brûlot féministe. Depuis 1879, les moeurs, les rapports entre époux, le statut de la femme ont beaucoup évolué et la pièce ne suscite plus de polémiques. Si on la retrouve fréquemment à l’affiche, c’est parce qu’Ibsen ne défend pas une thèse, mais fait vivre des êtres humains. Des personnages complexes, que les six comédiens dirigés efficacement par Michel Wright incarnent avec conviction.

En cette veille de Noël, Nora est aux anges. Finies les économies ! Elle a acheté plein de cadeaux, car Torvald, son mari, vient d’être nommé directeur de banque. Celui-ci s’efforce de calmer la folie dépensière de sa "petite alouette", en lui rappelant son principe : "Pas de dettes, jamais d’emprunts." Nora apparaît également frivole et comblée, aux yeux de son amie Kristina, jeune femme courageuse, qui s’est sacrifiée pour élever ses frères et soigner sa mère. Aussi elle tient à démentir cette image, en lui confiant un lourd secret. Pour sauver la vie de son mari, elle a osé, à son insu, emprunter une grosse somme d’argent et contrefaire la signature de son père.

En rognant sur ses dépenses personnelles, elle a remboursé presque toute sa dette, à son créancier Krogstad. Et alors qu’elle voit le bout du tunnel, elle est entraînée dans un engrenage infernal. Pour lui plaire, Torvald engage Kristina, en lui donnant la place de... Krogstad. Si Nora n’empêche pas ce licenciement, celui-ci révélera à son époux le faux, dont elle s’est rendue coupable. Affolée par ce chantage, l’héroïne d’Ibsen perd pied progressivement. Elle étouffe, songe à demander de l’aide à son ami, le docteur Rank, mais y renonce, en découvrant qu’il l’aime.

Engoncé dans son univers petit-bourgeois, Torvald ne supporte pas que l’on bafoue les règles de la morale conventionnelle : "Il n’y a pas un homme qui sacrifierait son honneur pour celle qu’il aime." Nora, elle, a enfreint la loi, par amour vrai, total. Pas un instant, elle n’a douté de la nécessité d’agir ainsi, persuadée que, si le secret venait à se dévoiler, elle serait comprise, peut-être approuvée. La rage égoïste de son mari lui ouvre les yeux."J’ai été poupée-femme chez toi, comme j’avais été poupée-enfant chez papa. Et nos enfants, à leur tour, ont été mes poupées." Elle ne veut plus jouer à la vie, dans cette maison qui n’a été qu’une salle de récréation. Lasse des simulacres, elle doit s’inventer un nouveau chemin, pour devenir une Personne. La chrysalide devient papillon. Dans la peau de Nora, Stéphanie Moriau vit les étapes de cette mutation avec finesse et énergie.

Les décors et les costumes neutres participent à l’intemporalité de la pièce. Une pièce qui s’attarde complaisamment sur l’insouciance de Nora, mais qui, ensuite, en nous plongeant dans son désarroi, maintient une forte tension dramatique. Ibsen fait sentir le besoin d’émancipation de la femme. Cependant, il explore des possibilités, plutôt qu’il ne prône des solutions. Si Nora et Torvald voient leur couple s’effondrer, Kristina et Krogstad, malgré leurs épreuves, se sentent prêts à repartir ensemble. L’auteur de "Maison de poupée" n’est pas un révolutionnaire démodé, mais un peintre de l’âme.