Mercredi 6 avril 2011, par Jean Campion

Une Mécanique bien huilée

"Je possède ma pièce, comme un joueur d’échecs son damier.", affirmait Georges Feydeau. C’est sans doute la virtuosité, avec laquelle il manipule ses personnages, qui explique le succès persistant de bon nombre de ses comédies. Dans "La Puce à l’oreille", il nous entraîne dans une cascade de chassés-croisés, de quiproquos, de rencontres loufoques, de rebondissements saugrenus, avec la rigueur d’un ordinateur, qui aurait de l’humour. Un tourbillon que la troupe homogène, dirigée par Bernard Lefrancq, rend étourdissant.

Raymonde Chandebise soupçonne son mari Victor-Emmanuel, directeur de la Boston Life Company, de la tromper. Son absence d’ardeur conjugale et le colis qu’elle a "ouvert par mégarde, en inspectant son courrier", lui ont mis la puce à l’oreille : que faisaient ses bretelles à l’hôtel du Minet-Galant ? Avec la complicité de Lucienne, sa meilleure amie, qui accepte de tenir la plume, elle se fait passer pour une inconnue follement amoureuse de Victor-Emmanuel et lui donne rendez-vous dans ce fameux hôtel. En recevant cette lettre parfumée et mouillée de larmes, celui-ci est flatté, mais craignant de ne pas être à la hauteur, cède sa place à Tournel, que Raymonde envisageait de prendre comme amant...

Le mécanisme est remonté. Coureur de jupons, amant frustré, femme jalouse, cocu malmené, sosies perplexes et mari vengeur vont se retrouver au Minet-Galant pour y jouer à cache-cache et se lancer dans de folles poursuites. Incapables de contrôler leurs soupçons et leurs pulsions, ces personnages n’inspirent aucune sympathie. En se moquant férocement de leur égoïsme, de leur hypocrisie, de leur vanité, de leur cynisme et de leur sécheresse de coeur, Feydeau nous incite à rire, sans scrupule, de leurs déboires. On se réjouit de voir pousser des cornes sur le front d’Etienne, un valet de chambre d’une insupportable prétention. Affligé d’une malformation du palais, Camille, le neveu de Chandebise, ne sait pas prononcer les consonnes. Ses borborygmes suscitent des échanges désopilants.

Pour pimenter les dialogues, l’auteur se sert de quiproquos, de calembours, de français hispanisé, d’anglais baragouiné et de répliques surréalistes. Ainsi, sommé de prendre un pistolet, pour se battre en duel, Chandebise répond : "Merci ! Je ne prends jamais rien entre les repas." Feydeau amène habilement le spectateur à pressentir les catastrophes. Comme devant un film de Laurel et Hardy. On guette l’explosion de jalousie de Carlos Homenides de Histangua, le mari de Lucienne. On imagine les mésaventures que va entraîner l’usage du lit tournant et les confusions liées à la présence du sosie de Chandebise.

Le troisième acte a moins de punch que les deux premiers. L’intermède chanté, qui fait patienter le public pendant le changement de décor, ne brille pas par son originalité et la répétition de certains gags fatigue. Cependant, la mise en scène de Bernard Lefrancq est efficace, car elle pousse chaque comédien à exploiter le potentiel comique de son personnage, sans faire d’ombre à ses partenaires. Une interprétation solidaire, dynamique et maîtrisée, qui imprime au spectacle un rythme endiablé.