Samedi 7 décembre 2019, par Laure Primerano

Un joyeux enterrement

Pour cette nouvelle création, la metteuse en scène et plasticienne suisse Virginie Strub s’attaque à un sujet dont la seule évocation donne à bon nombre d’entre nous de l’anxiété. Détendez-vous, ça arrive à tout le monde et, après tout, ça ne peut pas être pire qu’avant la naissance.

La mort a-t-elle disparu de nos vies modernes ? Si nous avons certainement tous connu, en tant qu’adultes, le décès d’un proche ou d’une connaissance, la mort reste cependant moins présente dans nos vies quotidiennes en 2019 qu’elle ne l’était dans celle de nos ancêtres, un ou deux siècles auparavant… à moins, bien sûr, qu’on ne sache où la trouver. C’est précisément ce projet que met en place Virginie Strub avec 137 façons de mourir, retrouver la mort là où elle se cache, dans les actions du quotidien, dans des moments de vie qui, tantôt drôles tantôt tragiques, jalonnent notre existence. Le spectacle met en lumière, avec beaucoup d’humour, ces moments suspendus qui anticipent le grand tombé de rideau qu’est notre mort définitive.

Refusant la trame logique d’une narration ordonnée, 137 façons de mourir est le reflet de ce qu’il traque, un spectacle fugace fait de moments disparates, tragiques dans leur banalité. Sur scène, les acteurs, seuls ou en groupe, incarnent, dans de courtes scènes jouées simultanément, les nombreuses manières dont la mort vient frapper à la porte de notre quotidien. Les voix, les cris et les murmures se chevauchent dans un capharnaüm qui mêle anecdotes drôles ou touchantes et scènes de violence parfois extrême. Constamment stimulée, l’attention est sans cesse tiraillée entre la volonté de s’accorder toute entière à un seul témoignage et celle de prendre la pièce dans son ensemble. 137 façons de mourir nous écrase sous le poids d’une multitude de vies, remettant à la fois en question notre vécu intime et créant dans notre esprit des moments de panique qui mériteraient sans doute d’être comptés au panthéon de nos morts personnelles.

Œuvre expérimentale et pleine de contrastes, 137 façons de mourir nous met face à la mort dans l’émotion du quotidien mais aussi dans la corporalité de ses acteurs. Les lieux peuplant le plateau, de la table à manger aux toilettes sont autant de références aux fonctions vitales qui, aussi ennuyeuses soient-elles parfois, sont le symbole d’une vie qui s’écoule. Avec une attention particulière portée à l’expression corporelle, au souffle, à la douleur comme à la jouissance, 137 façons de mourir sait ramener avec beaucoup de justesse le spectateur vers ce qui constitue l’essence de l’être humain et que notre société moderne a trop souvent tendance à vouloir nous faire oublier.

Dans un équilibre constant entre humour, attendrissement et violence, 137 façons de mourir nous insuffle, en 1h30, 137 souffles de vie. Un spectacle donc on ressort le regard définitivement changé.