Vendredi 25 février 2011, par Jean Campion

Un cocktail à déguster sans modération

Maniant avec virtuosité humour, ironie et fantastique, Stefano Benni est devenu, aujourd’hui, un des auteurs marquants de la littérature italienne. Pour nous entraîner dans son univers décalé, Marie-Paule Kumps et Bernard Cogniaux ont porté à la scène une quinzaine de nouvelles tirées de "La dernière larme" et de "La grammaire de Dieu". Déformant la réalité pour nous ouvrir les yeux, ces histoires, interprétées avec finesse, nourrissent un spectacle alerte, pétillant et rempli de trouvailles.

Pour susciter la complicité du public, les acteurs testent puis montrent aux spectateurs, les instruments hétéroclites, dont ils se serviront pour la bande sonore. L’exhibition de ces tubes, casserole, clochettes et cochon couineur traîne en longueur. Rassurez-vous, c’est le seul temps mort d’un spectacle, qui nous tient en haleine par sa vivacité et son espièglerie. Avec une volubilité de commères, les conteurs nous emmènent dans un petit village, qui a bien du mal à sauver la réputation de sa célèbre crèche vivante. Pensez donc : la Vierge Marie est enceinte et Joseph incarné par un gay, toujours soûl. On se résoudra à les remplacer par une "étrangère" trop belle pour être honnête et un mauvais coucheur, attiré par la jolie blonde... Une idylle qui laissera "de glace" le petit Jésus.

Comme s’ils jouaient à la pêche au trésor dans un luna park, les comédiens puisent dans un tapis de sciure, unique décor, des objets surprenants, qui les aident à mettre en valeur la variété des nouvelles de Benni. Une latte souple s’incurve et devient un pont, sur lequel se croisent un homme et une femme, trop inhibés pour reconnaître leur amour. En ombres chinoises, un lombric frétillant au bout d’un hameçon, prévient différents poissons : mange-moi et tu seras mangé !

Un distributeur automatique de billets joue les Robins des bois, en permettant à un mari cocu de récupérer illégalement l’argent volé par sa femme infidèle. Téléguidé par ce "guichet fraternel", Bernard Cogniaux passe de la contrariété à la perplexité puis à l’euphorie, dans un mime irrésistible. C’est avec une ironie grinçante que l’auteur ridiculise des intellectuels invités à une réunion mondaine. Prisonniers de leur égoïsme et de leurs certitudes, ils palabrent, plutôt que de porter secours à un voleur agonisant.

Contrairement à ces caricatures, Carmela est un personnage lucide et profondément altruiste. On le constate, quand cette poule, que Marie-Paule Kumps rend fort expressive, accepte de passer à la casserole. Le bouillon revigorant guérira peut-être le fils du fermier, de sa pneumonie...

Pour nous parler de la condition humaine, Stefano Benni raconte des histoires truculentes, loufoques, tristes, poétiques, amères, sensibles, cyniques. Une diversité de tons qui dynamise le spectacle, grâce à la mise en scène inventive de Sylvie De Braekeleer et à la complicité d’excellents comédiens. Il faut les voir , dans la peau d’un homme et d’une femme qui, au restaurant, se battent à coups de révélations provocantes de leurs infidélités. Un match époustouflant entre des cocus déchaînés, d’autant plus drôle qu’il échappe au regard du serveur. En dosant efficacement récit et jeu, Marie-Paule Kumps et Bernard Cogniaux nous mettent en appétit, pour approfondir une oeuvre très originale.