Lundi 14 décembre 2009, par Jean Campion

Un Style qui séduit encore

A sa mort, en 1957, les détracteurs de Sacha Guitry prédisaient que son théâtre, écrit sur mesure, était condamné à un oubli rapide et définitif. Grossière erreur, soulignée, entre autres, par Claude Volter qui, de 1967 à 2000, joua dix-huit oeuvres de celui qu’il considérait comme son maître. Bien plus qu’"un boulevardier frivole", Guitry est un auteur épris de liberté, qui écrit et joue des comédies "sans méthode, avec facilité, pour son plaisir et le plaisir du public". Il n’est donc pas étonnant qu’ "Une Folie" ne brille pas par la rigueur de sa construction, mais nous charme encore par l’élégance d’un style très personnel.

Le docteur Flache s’apprête à s’offrir une retraite dorée sur la côte d’Azur, quand un couple s’impose dans son cabinet. En tête-à-tête avec le psychiatre réduit au silence, chacun des deux amants décrit, dans des tirades torrentielles, les symptômes de la folie de l’autre. Curieusement, les ressentiments exposés par Jean-Louis Cousinet et Missia sont identiques. En critiquant les manies de l’autre, ils révèlent que ce sont leurs propres défauts qui les agacent et qu’ils ont besoin d’effectuer un retour sur eux-mêmes. Dans un premier temps, le docteur Flache se refuse à rempiler : il vend sa maison et part pour Nice, mais... il a "flaché" sur la belle Ukrainienne.

En se ravisant, il permet à l’auteur de se lancer dans des variations originales du traditionnel triangle amoureux. Il ironise sur le divan trop accueillant des psychiatres et sur les femmes qui ne se rendent pas chez les chiromanciennes " pour qu’on leur dise que leur mari doit vivre vieux, mais pour tâcher de savoir s’il doit mourir bientôt." Et manie les paradoxes avec virtuosité : c’est dans le mariage, suivi d’un divorce, qu’un couple qui bat de l’aile trouvera la solution à ses problèmes.

N’obéissant qu’à son esprit inventif, Guitry nous entraîne dans une intrigue farfelue. Peut-on croire que le docteur Flache puisse improviser la vente aux enchères de sa maison et totalement l’oublier ? Cependant ces invraisemblances, comme les quiproquos, contribuent à donner à la comédie une allure fantaisiste et désinvolte. En revanche, on regrette le déséquilibre entre des scènes pleines de vivacité et d’autres, plus pâles, qui s’étirent paresseusement. Quand le héros, moteur de l’action, n’est pas en scène, on ressent un fléchissement de l’intérêt et du rythme. Dommage aussi qu’en se répétant, certains gags perdent leur effet comique.

Danièle Fire, la metteur en scène, nous fait écouter la voix de l’auteur, dissertant sur les femmes et l’amour. Clin d’oeil qui nous suggère qu’il est toujours vivant. Certes, "Une Folie" reflète une respectabilité bourgeoise, bien écornée aujourd’hui. Mais l’évolution des moeurs n’empêche pas la pièce de nous offrir une agréable soirée. On la doit à l’allégresse des comédiens qui nous emportent dans leur folie plus ou moins douce, mais aussi au brio du texte. Même s’il se laisse aller à certaines facilités, Guitry séduit par des dialogues souvent incisifs et des formules cinglantes comme " Dire le contraire de la vérité, c’est s’en être approché de dos, mais de bien près !" Parfois, l’homme d’esprit devient moraliste.