Samedi 11 février 2012, par Jean Campion

Un Caricaturiste féroce

En jouant "Hétéro-kit", co-écrit avec Romain Robert, Yann Mercanton lance "un défi à ce qu’on veut bien nous faire croire." Il souhaite que le rire change notre regard et nous rapproche des autres. Cette intention humaniste se disperse dans la vingtaine de portraits au vitriol, qui composent ce spectacle au scénario inconsistant. On admire avant tout la performance d’un acteur électrisant la scène, par son ironie caustique et sa vitalité élégante.

Suisse, chômeur, homo : Yann Mercanton cumule les handicaps ! La Suisse a inventé "l’extrémisme du centre" et résout le problème du chômage par l’extradition ou l’euthanasie. En revanche, l’homosexualité est moins pointée du doigt aujourd’hui... Ce prologue grinçant est suivi par le récit des déboires de François. Celui-ci formait avec son ami Claude, un couple tout ce qu’il y a de plus en plus conventionnel. Et voilà qu’il tombe amoureux d’une femme. Assailli par des questions sur notre condition masculine ou féminine, il va devoir révéler son hétérosexualité à son entourage.

Cette idylle n’est qu’un prétexte pour nous proposer une galerie de caricatures féroces. L’association "Laines dans la brume" regroupe des lesbiennes, qui tricotent pour protéger les gorilles en voie de disparition. Une robuste "sapeur-pompière" revendique le droit des femmes à louer pour 3000 euros leur "ventre à grossesses". Dans une parodie hilarante, les cow-boys de "Brokeback Mountain" deviennent de grossiers paysans vaudois. Au bord de la crise de nerfs, la mère de François témoigne de la panique des enseignants devant le comportement des élèves. Et sa meilleure amie cultive les bons sentiments, en pratiquant le tourisme charitable. Pas n’importe où, en Polynésie par exemple.

L’humoriste a la dent dure. Il bouscule les clichés, traque la misogynie et règle des comptes. Avec un sens aigu de l’observation et une ironie piquante, qui font souvent mouche. Sa souplesse et son énergie nous entraînent dans ce tourbillon subversif, sur un rythme fou. Cependant, mis à part un vieil homosexuel désabusé et sincère, tous les personnages sont au service de la satire. L’histoire d’amour de François n’intéresse ni ses proches ni le public. Nous ne le connaissons que superficiellement, à travers ses agacements ou son regard fasciné par un patineur artistique.

Dans "Les Petites fêlures" (spectacle encore en tournée), Yann Mercanton nous fait glisser en douceur dans l’univers surréaliste d’un antihéros. Il nous laisse le temps d’apprivoiser ce personnage insolite, ambigu et inquiétant. "Hétéro-kit" est moins subtil. Ce défilé de caricatures est drôle, mordant. Il ébranle certaines idées reçues sur les rapports humains. Mais il souligne surtout la virtuosité d’un comédien de talent.