Vendredi 29 janvier 2010, par Xavier Campion

Trois voix d’or et un orchestre en état de grâce

La Monnaie a centré sa saison, en grande partie, sur la tragédie grecque et en particulier sur le mythe des Atrides. Après les deux Iphigénie de Gluck (en Aulide et en Tauride), en décembre, voici une œuvre maîtresse du début du XXè siècle : Elektra, de Richard Strauss. Sans doute avec Salomé, composée deux ans plus tôt, l’opéra le plus riche de Strauss par l’intensité musicale et la traduction du drame intime.

Richard Strauss, la quarantaine épanouie, est riche d’une influence wagnérienne longuement mûrie par quelques magistraux poèmes symphoniques (Don Juan, Don Quichotte, Ainsi parlait Zarathoustra…) où il a appris à « raconter » des histoires par la seule intensité des contrastes musicaux, et à peaufiner tous les registres et toutes les couleurs de l’orchestre (sans oublier les fameux leitmotiv wagnériens dont il se joue).

La force première est donc dans l’orchestre, capable de rendre des climats harmonieux ou terriblement dissonants, flirtant avec les concepts d’atonalité, amplifiés et théorisés par Schoenberg quelques années plus tard. Le chef d’orchestre Lothar Koenings transcende un orchestre de la Monnaie au sommet de son expressivité dans une partition d’1h45 sans interruption.

Cette force est ensuite dans un « cadeau empoisonné » pour trois grandes voix féminines : Elektra, la fille qui veut venger le meurtre de son père Agamemnon, sa mère Clytemnestre, coauteur du meurtre et sa sœur Chrysostémis, qui ne songe qu’au futur d’une vie heureuse. Un « cadeau », car le combat contre et avec l’orchestre met en valeur les grandes voix. « Empoisonné » car il élimine impitoyablement toute faiblesse. Ici, à La Monnaie, le spectateur de la première distribution a pu jouir de trois immenses voix féminines : sublime Elektra d’Evelyn Herlitzius, transcendante Doris Stoffel dans le rôle de Clytemnestre, la mère, dont le duo central avec sa fille traduit, cette quasi hystérie de leurs rapports. Avec des tonalités exigeant à la fois la virtuosité la plus folle et l’expressivité vocale et corporelle la plus juste. La mise en scène de Guy Joosten parvient en plus à faire comprendre la parenté de ces deux monstres, la fille et la mère, mues par cette même logique de la vengeance appuyée sur une souffrance proche de la folie. Avec, en outre, le très beau contraste harmonieux offert par la douceur vocale d’Eve -Maria Westbroeck, dans le rôle de Chrysosthémis qui ne rêve elle que de maternité paisible.

Le livret magistral d’Hugo von Hoffmansthal permet en outre au metteur en scène Guy Joosten de souligner les éléments freudiens qui nourrissent cette version du drame ancien de Sophocle. Les relations symboliquement incestueuses d’Elektra avec son père mort puis avec son frère Oreste, instrument de la vengeance sont évoquées sans lourdeur.

Au total une version scéniquement sobre, située, visuellement dans un château aux ruines encore luxueuses, avec des costumes militaires contemporains sans excès de précision. Une très grande Elektra , visible à la Monnaie jusqu’au 4 février avec la quasi certitude d’une excellente deuxième distribution grâce au flair de Peter De Caluwé, directeur de La Monnaie, qui a l’art des doubles castings harmonieux.

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