Vendredi 30 avril 2010

Tel un murmure dans la foule

Sur le plateau, les comédiens déambulent et parmi eux une voix s’élève, celle d’Anna Politkovskaia, portée par celles de trois excellents comédiens. De bout en bout, les spectateurs écoutent, pendus à leurs lèvres, les yeux rivés sur les tableaux vivants qui se dessinent devant eux.

Quand il est question de théâtre « engagé », les écueils sont nombreux et éviter le côté donneur de leçons ou la forme un peu trop scolaire n’est pas chose aisée. C’est pourtant ce que réussit Michel Bernard dans sa mise en scène de Non rééducable. Mémorandum théâtral à propos de Anna Politkovskaïa.

À noter qu’il a à son service l’excellent texte de Stefano Massini qui, par fragments, retrace l’expérience d’Anna Politkovskaïa en Tchétchénie. Figure emblématique de la presse indépendante lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, cette journaliste russe fut assassinée en octobre 2006. À côté de l’éclairage sur le conflit - dont on a surtout médiatisé les coups d’éclat sensationnels comme la prise d’otage de Beslan en 2004 – la pièce aborde la place du journaliste face à la guerre. Prendre parti ou non. Dénoncer sans juger. La vérité comme combat.

Plutôt que d’appuyer via des vidéos de guerre ou de charniers, la violence et les atrocités de cette guerre, Michel Bernard choisit de créer une tension sur le plateau entre une foule, omniprésence d’une dizaine de figurants sur le plateau dans un mouvement presque incessant, et la voix de la journaliste qui tantôt se mêle, tantôt se distingue.

D’un côté donc, ces mouvements chorégraphiés qui rythment la pièce et en déclinent les atmosphères, soutenus par le travail remarquable d’Olivier Wiame (scénographie), Xavier Lauwers (lumières), Jean-Christophe Potvin (décor sonore) et Pierre Jacqmin (musique).De l’autre, Anna Politkovskaïa dont la voix est partagée entre Angelo Bison et Frederik Lars Haùgness, qui apportent tout deux en justesse une couleur différente aux propos de la journaliste. Sans oublier la présence de Zoura Radoueva, comédienne tchétchène, qui sans un mot donne un poids et fait être Anna sur la scène, parce que les héros ne sont pas toujours les plus bruyants.

Une pièce qui tant dans sa forme que dans son contenu vaut réellement le détour et qui aura su faire entendre le combat de celle qu’on a obligé à se taire de la seule manière qui pouvait l’arrêter.