Vendredi 16 mars 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

SPANISH STILL LIFE VELÁZQUEZ, GOYA, PICASSO, MIRÓ, ... @ BOZAR > 28 mai 2018

Certes la spécificité du Bodegón espagnol naît de la diversité : sans l’influence d’artistes de nos régions, comme Joachim Beuckelaer (ca. 1535–1575) et Jan Brueghel, et d’artistes italiens tels que Margherita Caffi ou Giuseppe Recco, la nature morte espagnole n’aurait tout simplement pas existé. On situe la naissance du genre en Espagne vers 1590–1600 dans le contexte tolédan, au moment où des artistes comme Caravage ou Bruegel l’Ancien faisaient des essais comparables en Italie et aux Pays-Bas. Voici la vie secrète des natures mortes …et leurs Métamorphoses silencieuses à travers 400 ans d’art en en Espagne.
https://www.bozar.be/fr/activities/126682-spanish-still-life

L’exposition « Spanish Still Life » au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles s’est ouverte le 23 février 2018 et refermera ses portes le 27 mai 2018 avant de voyager ensuite vers Les Musei Reali à Turin. L’idée d’une exposition consacrée au genre de la nature morte en Espagne est née après le succès de l’exposition Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol, organisée par la Palais des Beaux-Arts (BOZAR) et la Fondazione Ferrara Arte en 2014. Cette exposition a pu voir le jour grâce à une intense collaboration avec d’autres musées européens, tels que le Museo Nacional del Prado à Madrid, le Centre Pompidou à Paris, le Museo Nacional de Arte Antiga à Lisbonne ou le Staatliche Museen à Berlin.

En ce qui concerne le titre choisi, il est intéressant d’apprécier la différence de vocables utilisés dans nos langues européennes pour caractériser cet art considéré par beaucoup comme « mineur » même s’il fut très apprécié par les amateurs d’art. Si on parle de "nature morte" en Français et en Italien, Still life en Anglais, Stillleben en Allemand, stilleven en Néerlandais... mettent l’accent sur la vie ! Et l’espagnol se distingue en parlant de " los bodegones" un pluriel de "victuailles"… donc de vie.

Mais dès la première salle on est confronté avec l’intransigeante pureté du mysticisme ascétique espagnol qui remonte aux temps de sainte Thérèse d’Ávila, réformatrice de l’ordre du Carmel (1562 ) et de son compagnon spirituel Jean de la Croix, l’un des plus grands poètes du Siècle d’or espagnol. On pourrait même oser un parallélisme entre le mysticisme séculaire espagnol et la pensée du bouddhisme : où l’espoir d’une aurore lumineuse ne peut naître qu’après le dépouillement absolu, l’aventure dans le Rien (Nada).

Les objets ne sont plus partie d’un décor, ils sont devenus les protagonistes de la toile. Ainsi cette fenêtre noire sur laquelle se détachent quelques humbles légumes baignés de lumière dans le premier tableau de l’exposition, signé Juan Sánchez Cotán, artiste de Tolède (1560-1627). L’art du silence ? Ce tableau n’est pas sans évoquer La Nuit obscure qui est le lieu privilégié où l’âme peut faire son chemin vers Dieu. En 1603 il devient frère convers à la Chartreuse, menant une vie contemplative à l’écart du monde, dédiée à la prière d’intercession, d’adoration et de louange. Dieu a laissé la beauté aux objets de ce monde, comme les légumes avec lesquels on fait la soupe. La Beauté est faite pour être contemplée, comme la frugalité et l’intensité de cette toile… (Coing, chou, melon et concombre -vers 1602- Musée d’art de San Diego).

On se retrouve à Séville, dans l’ombre de Pacheco qui fut chargé par le saint Tribunal de l’Inquisition de « surveiller et visiter les peintures sacrées qui se trouvent dans les boutiques et lieux publics, et de les porter si besoin devant le tribunal de l’Inquisition » Nous voici devant une œuvre de Velasquez « Le Christ dans la maison de Marthe et Marie » qui décrit l’oppositions des nourritures spirituelles et terrestres. Quatre poissons rutilants, des éclats d’ail en train d’être épluchés… et le choix qui nous est offert !

Et pourtant, l’empreinte des cruautés de L’Inquisition depuis Torquemada, triste confesseur de la reine Isabelle de Castille et du roi Ferdinand II d’Aragon… et d’autres violences successives ne cessent de transparaître. Le sang et la mort. Cela se voit particulièrement dans la section du 18e siècle, alors que l’Europe des lumières explosait de toutes parts mais que l’Espagne subissait de lourdes guerres de succession et des conflits civils meurtriers. En 1814, L’Espagne est exsangue. Deux toiles de Goya, précurseur des avant-gardes picturales du xxe siècle, décrivent avec la modernité du geste expressionniste un dindon raide mort et ensanglanté et un plat de poissons pourrissants, des dorades bien mortes, pour symboliser toute l’horreur de la guerre et de la violence. On y retrouve la souffrance séculaire de l’Espagne : depuis son invasion par les Maures, depuis la tragédie de la liquidation de la communauté juive, et le salut illusoire qu’elle a cherché dans la religion en s’engouffrant dans l’Inquisition. Les guerres civiles quasi-permanentes, et les guerres de succession ont semé la souffrance. L’amour-haine avec les Portugais. Et sous silence : la mort portée outre-mer, et les richesses coloniales rapportées qui ont bâti sa splendeur.

Le parcours est donc chronologique à travers quatre siècles d’art en métamorphose. Certains tableaux comme les deux Zurbaran symbolisent la passion du Christ. Le Lys, la Rose, l’Oeillet … la grenade, le raisin ne sont pas choisis par hasard, ils ont valeur symbolique !

Une grande section est consacrée aux « Vanités ». Du latin vanitas (« vide, futilité, frivolité, fausseté, jactance »), terme issu du Hébreux « Hevel » qui signifie littéralement « souffle léger, vapeur éphémère ». « הֲבֵל הֲבָלִים הַכֹּל הָֽבֶל » « Vanité des vanités, tout est vanité » Les désillusions du monde, l’inanité, la futilité de l’amour profane, de l’argent des bijoux, du pouvoir avec les couronnes et les sceptres, du plaisir, du jeu, des armes… face au triomphe de la mort ! L’occasion de méditer sur le passage éphémère de la vie et sa nature « vaine ». Ainsi ce prince à la peau si blanche, couvert d’un habit de dentelles « Il vient et il s’en va si vite »… est-il écrit, parmi les tiares, mitres, couronnes, les instruments de science, la beauté des fleurs et les gloires de la guerre !Retour ligne automatique
Dans l’Allégorie de la Vanité, de Juan de Valdes Leal, les illusions de la vie temporelle et même du savoir, sont confrontées à la vérité de la vie éternelle - salut ou damnation -, un ange tourné vers le spectateur soulevant une tenture pour dévoiler un tableau représentant le Jugement dernier.

Ce cortège de chefs-d’œuvre, réunit les plus grands noms de l’histoire de la peinture universelle, de Velázquez à Picasso, en passant par Dalí. La nature morte au XXe siècle explose. Elle est multiforme, elle passe par l’art abstrait, la photographie, l’expressionnisme. Et toujours avec Miro, les douleurs de la guerre. Le dernier tableau de l’expo présente des agapes …surréalistes et presque palpables, que l’on vous laisse découvrir.

Dominique-Hélène Lemaire