Vendredi 8 octobre 2010, par Caroline Paillard

Robert qui ?

Robert Walser, écrivain suisse allemand du début du vingtième siècle, a focalisé toute son œuvre sur « les choses petites, délicates et belles ». Ecrivain atypique poète vagabond, il a suscité l’admiration de ses contemporains (dont Franz Kafka). Ce « deuxième dialogue » est essentiellement inspiré de son roman « La Promenade ».

Pascal Crochet a un grand, grand mérite : celui de tenter, d’innover, de « voir ». L’homme est un visionnaire au sens premier du terme : il visualise ce qui n’y est pas, modèle l’espace pour le construire et déconstruire à son gré. R.W. est d’ailleurs un spectacle visuel avant d’être une pièce, c’est une succession de tableaux où les mouvements et la musique se fondent parfaitement. Le premier de ces "tableaux", celui de l’arrivée à la gare, est très dynamique, très enlevé, les jeux de perspectives avec les cadres et les décors en mouvement fait penser à un clip vidéo, voire à une publicité pour un opérateur télécom de style Proxibus ou Momistar. Plus tard dans la pièce, Crochet réussit à générer l’angoisse (ce qui est finalement assez rare au théâtre), tandis que des personnages féminins sans visage se contorsionnent étrangement au son d’une inquiétante vibration, images qui ne sont pas sans rappeler de grands films d’horreur modernes comme « Le Cercle » ou « Darkness ».

Mais le problème est que, hormis ces instants de pure grâce où l’œil et l’oreille sont en harmonie parfaite, le spectateur non-initié passe le reste du temps à balancer entre l’ennui, l’incompréhension totale et le fou rire nerveux. Car ne soyons pas hypocrites : pour la majeure partie de la population normale/moyenne/lambda (même celle susceptible d’aller au théâtre), qu’évoquent les initiales R.W.? Région wallonne, sans doute ; Robert Wasseige, probablement (pour les fans des rouches) ; Robert Wagner, à la limite.
Mais, honnêtement, qui a déjà entendu parler de Robert Walser ? Une poignée, tout au plus, et plus rares encore sont ceux connaissant suffisamment l’homme et son œuvre pour apprécier la pleine mesure de cette pièce.
Encore du théâtre pour initiés, donc. Encore cette désagréable impression que le metteur en scène s’est payé le caprice de faire une pièce pour lui tout seul, et pas pour le public, qui n’appréciera le spectacle que le lendemain, à la lumière de moultes informations biographiques et stylistiques.
Peut-on vraiment exiger du public qu’il se documente minutieusement avant chacune de ses sorties au théâtre ? Sans tomber dans le prosélytisme ou le nivelage par le bas, un tel hermétisme est-il nécessaire ? Quand le public reste en suspens pendant deux minutes avant d’applaudir (authentique), parce que personne n’a compris si la pièce est terminée ou pas, n’y a-t-il pas de quoi se poser des questions ?

Allez voir R.W., car c’est décidément à voir, mais étudiez le dossier avant, ou ayez le courage en sortant d’admettre que vous n’avez pas compris grand-chose. En supposant qu’il y avait quelque chose à comprendre.

(Mention spéciale à l’impeccable Thierry Lefèvre ).

Cindya Izzarelli

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