Vendredi 26 mars 2010, par Jean Campion

Pudeur interdite

Dans "La Société des loisirs", montée par le ZUT en 2007, François Archambault révèlent les fissures d’un bonheur de façade. Avec un humour acide, féroce, que l’on retrouve dans "Le Lieu commun". Mais le texte de cette douzaine de tableaux, qui adoptent des tons très différents, est moins percutant. Et l’intérêt du spectacle tient avant tout à l’originalité de la scénographie, à la fluidité de la mise en scène et à la virtuosité des comédiens.

En sous-vêtements surannés, deux femmes et deux hommes prennent possession d’une salle de bain complètement surréaliste. Et sur une musique joyeusement militaire, ils l’éclaboussent de vie, en mimant avec allégresse des gens avides de propreté. Chorégraphie espiègle, qui sert de tremplin à l’affrontement brutal entre Auréole, bien décidée à ne plus se laver, pour conserver ses vraies odeurs, "sentir comme la vie" et sa mère obsédée par l’eau chaude et les bains moussants. Elle n’a pas mis au monde une petite cochonne : "T’es faite avec ma chair et mon sang ; et à chaque fois que tu pues, c’est aussi mon corps que tu fais puer."

Dans l’intimité de ce lieu de vérité, différents personnages, prisonniers de leur solitude, dévoilent leurs fantasmes, leurs traumatismes et leurs complexes. Parfois avec légèreté. Comme dans cette parodie de vaudeville, où une femme en robe du soir sous la douche, supplie un serial killer de bien vouloir la tuer. En revanche, certaines confidences sont pathétiques. Nous sommes sidérés par ce vieil homme, devenu aveugle, parce qu’il lisait dans le noir "juste pour s’user les yeux" : il ne supportait plus de voir le désir briller, dans le regard des hommes qui croisaient sa femme.

Hantise de l’hygiène, vision crue des rapports entre l’homme et ses excréments, peur de la nudité, fascination de la mort créent une ambiance glauque, qui contraste avec l’humour des ballets facétieux et des dialogues truffés de clins d’oeil. Sans épine dorsale, la pièce donne l’impression de se disperser en séquences d’un intérêt inégal. Heureusement que la metteur en scène Miriam Youssef et les scénographes Thibaut De Coster et Charly Kleinermann se sont efforcés d’unifier le spectacle et d’exciter notre curiosité par de nombreuses trouvailles. Ainsi l’utilisation de "marionnettes vivantes" pour exprimer les repentirs d’Auréole et de sa mère rend la scène hilarante.

Le décor, où s’entremêlent baignoire, lavabos, bidets, W-C réalistes ET saugrenus, incite les comédiens à adopter un jeu très physique. C’est avec une souplesse impressionnante qu’Anne-Pascale Clairembourg, Nicole Oliver, Jean-François Rossion et Sébastien Schmit multiplient les poses cocasses, les apparitions malicieuses et les escalades risquées. Grâce à leur punch et à leur solidarité, ils nous entraînent dans cet univers décalé, sur un rythme très alerte et transforment la comédie noire, parfois brouillonne de François Archambault en un spectacle fort divertissant. Un... lieu commun s’impose : le théâtre est fait pour être joué, pas pour être lu !