Lundi 21 février 2011, par Jean Campion

Pour garder les yeux ouverts

Délégué du Comité International de la Croix-Rouge, Maurice Rossel s’était rendu , en juin 1944, dans la ville-ghetto de Terezin et avait conclu sa visite par un rapport utile aux nazis. Frappé par son aveuglement, Juan Mayorga éprouva le désir de porter à la scène cette expérience. "L’expérience d’un homme qui, voulant aider la victime, finit par coopérer avec le bourreau." Tournant autour du sinistre maquillage d’un camp de concentration en cité paisible, "Himmelweg" est une pièce exigeante qui nous émeut et nous fait réfléchir. A la difficulté de voir la vérité, à la manipulation des faibles et aux relations ambiguës entre le théâtre et la vie.

"Oui, c’était ici, je le sens sous mes pieds : par ici passait le chemin du ciel. Ce chemin, je le refais toutes les nuits." L’inspecteur de la Croix-Rouge n’a pas vu que cet "himmelweg" ne conduisait pas à l’infirmerie, mais au four crématoire. Il a pourtant eu des doutes. Si les habitants de ce camp de "repeuplement juif" disposaient de logements corrects et d’une nourriture suffisante, ils avaient des allures d’automates et ne demandaient jamais d’aide. Leurs visages impénétrables ne l’ont pas empêché de se contenter des images fabriquées par un commandant accueillant. Il ne se sent pas ridicule, mais les regrets le rongent. Par des silences, une nervosité de moins en moins maîtrisée, un œil embué, Jean-Marc Delhausse dévoile progressivement le désarroi de cet homme ordinaire qui était "les yeux du monde".

Un film aux couleurs diffuses nous montre des enfants qui jouent à la toupie, des amoureux qui se disputent et une petite fille qui apprend la natation à sa poupée. Images quotidiennes, voilées par une gêne mystérieuse. Rejouées par des "acteurs" différents, ces séquences reflètent la monstrueuse mystification des nazis, champions de la propagande.

Citant régulièrement Spinoza, Calderon, Shakespeare, le commandant du camp se prend pour un homme cultivé et est fier de nous entraîner dans les coulisses du spectacle qu’il a imaginé. On voit comment il contraint Gottfried, le maire du ghetto, à participer à la mascarade. Pour sauver des vies, celui-ci accepte, la mort dans l’âme, de sélectionner les "comédiens" et de diriger les répétitions. Luc Van Grunderbeeck incarne ce vieil homme coincé dans un piège infernal et hanté par le bruit des trains, avec une résignation digne et poignante. Tour à tour retors, colérique, prétentieux, cynique, le commandant, campé par Michelangelo Marchese, est terrifiant.

Par sa mise en scène rigoureuse et subtile, Jasmina Douieb éclaire la progression en spirale de cette pièce dérangeante. Les lumières efficaces de Benoit Lavalard renforcent son intensité dramatique et le film de la réalité repeinte souligne le rôle trompeur de l’image. Pour Juan Mayorga, "le théâtre est l’artifice le mieux choisi pour dire le vrai." Pas question cependant de donner des leçons au spectateur. Simplement "une impulsion critique". "Himmelweg" nous incite à lutter contre la tentation d’acheter notre tranquillité, en fermant les yeux.