Jeudi 15 octobre 2009, par Jean Campion

Ni dupe ni soumis

Depuis ses débuts dans "Rosetta" (1999), Fabrizio Rongione a incarné au théâtre, au cinéma ou à la télévision, des personnages denses. C’est ainsi qu’il a été le "Bonaparte" de Robert Hossein, le passeur mafieux du "Silence de Lorna", dernier film des frères Dardenne, et Marcel, un communiste résistant dans la série "Un Village français". Il a aussi joué dans plusieurs spectacles, écrits avec son complice Samuel Tilman, comme "A genoux" (Prix du Théâtre 2002), qui se moquait déjà de l’absurdité de nos comportements. Moins tendre mais plus caustique, ce nouveau seul en scène confirme le désarroi de l’homme, déboussolé par les incohérences de la vie quotidienne.

Sans se raccrocher à un fil conducteur, Fabrizio laisse sa pensée cheminer librement. Il vide son coeur en nous parlant de son attachement à l’Italie, de l’obsession de la vitesse, de la hargne des impatients, de l’arrogance des "winners", des drogués du portable, du dessèchement des rapports humains, du poids des préjugés, de la rapacité des banquiers, du pseudo-charisme des V.I.P, de l’hypocrisie de la presse, des parasites du message écolo, des dérobades de la machine, de la méfiance de son grand-père bourru et de... la fuite devant nos responsbilités.

Ratissant large, les auteurs n’atteignent pas toujours le centre de la cible et recoupent forcément quelquefois des critiques déjà entendues. Ainsi "la maison à rafraîchir", qui vous condamne à vingt ans de travaux, fait écho au sketch décapant, qu’avait consacré Patrick Timsit aux pièges des annonces immobilières. Cependant la désinvolture de ce témoin, qui réfléchit tout haut, donne au monologue un ton très personnel. Pas de jeu de massacre, mais un constat drôle et implacable des nombreuses contradictions, qui hypothèquent notre avenir. Visant avant tout à faire rire, Fabrizio Rongione nous amène à regarder en face notre société gangrenée. Avec pertinence et simplicité.

Dans certaines séquences plus développées, le comédien compose des personnages hauts en couleur. On sent qu’il jubile dans la peau d’un Berlusconi fanfaron et cynique, accueillant avec mépris ses hôtes du G20. Il se transforme en grand singe pour nous expliquer comment est né le désir irrépressible de posséder. Après avoir cloué le bec aux "çastaqui", les "çastamoi" ont assisté à l’ascension des "çastamoietçaaussi". C’est avec des mimiques hilarantes qu’il nous décrit les déboires entraînés par le travailleur polonais.

"On vit peu mais on meurt longtemps". Ce titre grinçant se justifie par le sentiment d’impuissance que dégage l’image de l’homme, isolé dans une société aseptisée et menacé par les déviances du progrès technique. Nous cherchons à comprendre pour réagir et nous nous faisons manipuler. Les journaux nous informent sur les moyens de sauvegarder l’environnement, mais ces articles salutaires se mêlent aux pubs, qui font rêver les passionnés de voitures : je me sens écolo dans ma BM !. Pourtant ce spectacle, qui devrait nous déprimer, est revigorant. Même s’il ose se demander si mourir n’est pas le seul geste écolo rentable, pour soulager la planète, Fabrizio Rongione n’est pas un donneur de leçons. Ce commediante nous sert de miroir. En provoquant nos éclats de rire, il exorcise nos névroses et stimule notre vigilance. Son grand-père, farouche paysan, toujours sur ses gardes, n’avait sans doute pas tort...