Lundi 7 mars 2011, par Jean Campion

Machiavel, 500 ans et pas une ride !

Antoine Rault aime tremper sa plume dans l’Histoire. "La Première tête" (1989), son coup d’essai, est une comédie centrée sur Louis XVI et "Le Caïman" (2005), son premier succès, s’inspire du drame vécu par le philosophe marxiste Louis Althusser. Dans "Le Diable rouge", il brosse un portrait savoureux de Mazarin, souligne la tyrannie de la raison d’Etat et prend plaisir à railler la cuisine politicienne.

"Je veux ce mariage. Je veux cette paix." Excédée par une guerre interminable qui l’oppose à son frère Philippe IV d’Espagne et qui ruine le royaume, Anne d’Autriche presse son premier ministre de favoriser le mariage de son fils, le futur Louis XIV, avec l’Infante d’Espagne. Celui-ci est d’accord pour entamer des négociations. Mais en position de force ! Pour la conquérir, il imagine un leurre qui blessera les Espagnols dans leur amour-propre. Louis accepte de participer au stratagème, tout en reconnaissant qu’il est tombé amoureux de... Marie Mancini, nièce de Mazarin.

Cet amour perturbe le plan du cardinal, mais a le mérite de relancer la pièce. Les explications redondantes font place à une série de confrontations, où chacun dévoile ses intentions et son caractère. Louis est un jeune homme, plein de vitalité, qui désire s’affirmer. Cette volonté d’émancipation pousse Marie à croire qu’il l’épousera et qu’elle pourra l’aider à devenir un grand roi. Pour Anne d’Autriche c’est une aguicheuse qui incite son fils à braver son autorité. Aussi cherche-t-elle habilement à gagner sa confiance et à l’arracher à son rêve. Bien dirigés, les comédiens vivent ces affrontements avec une grande intensité.

Nègre du PDG de "La Lyonnaise des eaux", puis conseiller dans un cabinet ministériel, Antoine Rault connaît bien les coulisses du pouvoir. C’est ce qui l’encourage sans doute, à multiplier les commentaires satiriques sur les affaires et la politique. Certains enfoncent des portes ouvertes et d’autres nous font rire, à cause de leur brûlante actualité. "On ne peut pas jeter l’Etat en prison. Alors, il continue à creuser la dette ! Tous les Etats font cela." constate Mazarin.

Cependant le diable rouge ne se contente pas de nous amuser par ses observations cyniques. Il nous intrigue par sa personnalité complexe. Goujat envers son serviteur, il couvre de mots doux... sa guenon Lily. Quand Colbert se lamente sur la situation financière du royaume, il se moque de sa sinistrose et le force à répéter : "Tout va bien." Cet humour espiègle manifeste son goût du jeu mais masque une détermination implacable. Il est sincère, en invitant Marie Mancini à se protéger contre l’italianophobie, dont il est victime. Pourtant, il manipule cette nièce avec machiavélisme. Au nom de la raison d’Etat. Mazarin défend les intérêts de la France, mais il en profite pour arrondir sa fortune personnelle. Mentor avisé, il a préparé son filleul au métier de roi. Et passe la main, au crépuscule de sa vie. Craignant la mort qui le guette, il combat son odeur par le parfum et la nargue par son humour : "On ne veut plus ma mort. Mon Dieu ! Ca prouve que je suis foutu."

Soutenu par la mise en scène feutrée de Jacques Neefs, Jean-Claude Frison fait miroiter les différentes facettes de ce personnage déroutant, avec une aisance impressionnante. Le décor somptueux de Serge Daems nous plonge dans une prison dorée, qui dégage une atmosphère d’étouffement et de machinations. Un sens de l’intrigue contagieux : manipulé au début par Mazarin, l’austère Colbert avance ses pions dans l’ombre. L’élève dépasse le maître...