Lundi 15 novembre 2010, par Jean Campion

"Le Rire désarme", espérons-le !

Dans la préface de "Geluck se lâche" (2009), le père du Chat reconnaît : "Le bon goût est le marteau qui frappe le clou du cercueil de l’humoriste. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ça me fait tant de bien de me lâcher un peu." C’est avec la même jubilation qu’il nargue la bienséance dans "Je vais le dire à ma mère". Un spectacle, sans fil conducteur, qui fait mouche, grâce à l’humour mordant et à l’extraordinaire aisance d’un comédien, heureux de se retrouver sur scène.

En ramenant une manne de linge repassé à sa fille, Lila, Philippe Geluck découvre le public, qui l’attend impatiemment. Mauvaise surprise ! Il était persuadé que son retour sur les planches était prévu en... décembre 2010. Pas moyen de reculer ! A la guerre comme à la guerre, le one-man-show aura un parfum d’improvisation. Dans le joyeux désordre d’une conversation à bâtons rompus, se mêlent inévitablement des trouvailles irrésistibles, comme les schémas du metteur en scène Patrick Chaboud et des gags émoussés, comme l’envoi de musiques inadaptées, par un technicien balourd.

Les différents métiers pratiqués par Geluck trouvent un écho dans ce spectacle, qui reflète son humour si particulier. Chroniqueur chez Laurent Ruquier ou Michel Drucker, il observe la faune du show- biz, avec une ironie cruelle. Témoin le portrait narcissique d’Alain Delon. On retrouve le cynisme du docteur G ou du Chat dans le commentaire d’une photo de Benoît XVI : il est assis sur un fauteuil en forme de... préservatif. Une association grinçante qui illustre les propos de Geluck : "L’idée qui naît est une fulgurance. C’est à chaque fois un petit miracle." L’homme de scène prend plaisir à raconter à sa fille, la saga d’une illustre famille du cirque, les GELUCKINI. C’est l’occasion, bien sûr, de proposer un tour de cartes foireux et une version burlesque de la femme-canon.

Contrairement à ce que suggère la polémique suscitée par le clash avec Eric Van Rompuy et la diffusion télévisée d’un extrait déformant, "Je vais le dire à ma mère" n’est pas un brûlot anti-flamand. Bilingue, Philippe Geluck respecte la culture flamande, mais stigmatise, avec un humour féroce, les extrémistes de droite, qui veulent faire crever une Belgique, chère à son coeur. Ces nostalgiques du nazisme sont une cible parmi beaucoup d’autres. Geluck se moque de la nonchalance des Wallons, ridiculise le théâtre chiant, traite la mort avec dérision et pique une sainte colère contre l’Eglise, qui donne des leçons de morale et couvre ses pédophiles.

Quand il monte sur scène, en brandissant une tronçonneuse, protection indispensable "pour circuler dans ce quartier de putes et de bougnouls", on voit clairement que le comédien caricature un raciste ordinaire. Mais parfois, la frontière entre le théâtre et la vie devient plus floue et on oublierait facilement que le père et la fille sont "en représentation". Conscient sans doute de cette ambiguïté, l’humoriste termine son spectacle, en démystifiant une série de provocations. S’il permet d’éclairer des vérités, le rire flirte quelquefois avec le malentendu. Rappelons-nous des critiques stupides adressées à Jean Yanne, Guy Bedos ou Pierre Desproges. Malgré certaines faiblesses, ce spectacle, mené avec maestria par un artiste multicarte, nous offre une soirée très réjouissante. On a besoin d’humoristes qui se libèrent du politiquement correct et nous entraînent dans leur univers déjanté. A la question bateau : "Peut-on rire de tout ?", le père du Chat répond par un dessin subtil et malicieux. Une pirouette typiquement geluckienne.