Mercredi 12 mai 2010, par Jean Campion

La Vie : de la merde ou une oeuvre d’art ?

Dans "Yaacobi et Leidental", montée par le Rideau de Bruxelles la saison dernière, Hanokh Levin exprime, avec une fantaisie débridée, les ambitions et les désillusions de l’homme qui se cogne à la vie. Nettement plus mordante que cette farce musicale exubérante, "Une Laborieuse entreprise" nous plonge dans une scène de ménage impitoyable. Un affrontement féroce qui reflète également le désarroi devant la vacuité de l’existence. Et pourtant cette comédie noire est revigorante.

"Et dire que ça fait trente ans que je me traîne ce boulet de viande avariée !" C’est par ce constat cynique que Yona Popokh résume sa vie conjugale. Trente ans de mensonge, collé à Léviva, une étrangère avec laquelle il n’a rien en commun. Ca suffit ! Il a décidé de quitter ce "cul qui lui a écrabouillé l’âme". Sortie brutalement de ses rêves, Léviva reprend ses esprits. Si son mari l’humilie, c’est pour se venger de ses espoirs déçus, pour fuir son existence minable. Refusant d’être le bouc émissaire, elle s’agrippe désespérément à son couple. Il faut donner un sens à leur vie d’honnêtes gens, qui n’ont rien à se reprocher. Elle est prête à répondre au soudain désir de spiritualité, manifesté par Yona. Mais celui-ci rejette cruellement cette épouse périmée : "Je te déteste dans ta vulgarité et ta bassesse, mais je te détesterai plus encore, enrobée d’art et de culture." Menace de suicide, crise d’hystérie, discussions stériles, ricanements méprisants envahissent cette chambre qui devient un ring.

Un coup de sonnette, à deux heures du matin ! Les adversaires se figent. C’est Gounkel, le voisin, qui a besoin d’aspirine.... En réalité, comme un papillon attiré par la lumière, il s’est invité pour assister à l’agonie du couple. Sa vie est comme un tunnel obscur dans lequel il rampe seul et paniqué comme un gros rat. Il a besoin de se rassurer, en contemplant le malheur des autres. Mais ses remarques perfides créent la coalition de la haine. Yona et Léviva peuvent s’aboyer dessus, lui n’a personne sur qui hurler. Benoît Van Dorslaer interprète le rôle de cet intrus sans gêne, odieux, obsédé et pitoyable, avec une jubilation rayonnante.

Les héros d’"Une Laborieuse entreprise" se complaisent à reconnaître leur échec, mais leur énergie les vaccine contre le désespoir. Ce sont de petites gens qui se battent pour trouver une finalité à la souffrance humaine, pour exorciser la solitude et l’angoisse de la mort. Cependant ils passent plus de temps à décrire leurs aspirations qu’à les accomplir. En mariant des situations cocasses, truffées de répliques cinglantes et d’effets burlesques, à des scènes pathétiques, l’auteur nous incite à retrouver nos fêlures, nos lâchetés et nos rêves. Prise de conscience favorisée par les apartés, les interpellations du public et les chansons qui ponctuent certaines séquences.

Dans sa mise en scène intelligente, Christophe Sermet nous fait sentir que ces époux fouillent leur vécu intime et maltraitent celui de leur adversaire, en jouissant de se donner en spectacle. Les comédiens vivent cette débâcle conjugale avec une grande maîtrise. Philippe Vauchel est un Yona agressif, amer, haineux, poltron, mais qui nous attendrit par sa maladresse et son impuissance. Sa bouille de brave homme, qui s’accroche à de vagues chimères, convient parfaitement à ce vieil enfant. Le jeu très nuancé d’Anne-Claire révèle une Léviva vulnérable, mais plus solide que son mari injuste et violent. Elle tient à endurer la vieillesse et à achever cette laborieuse entreprise qu’est la vie. Si cette comédie a une portée universelle, elle le doit aussi à l’originalité de son écriture, où se mêlent réparties caustiques, expressions triviales et incantations lyriques. L’humour grinçant de Levin fait du bien : il stimule notre lucidité et nous protège du renoncement.