Mardi 8 décembre 2009, par Jean Campion

La Solitude, ça n’existe pas ?

Après trois pièces, qu’il juge "un peu illustratives, didactiques", David Paquet, jeune dramaturge québécois, a décidé d’écrire "Porc-épic", en suivant un autre processus créatif : "J’ai vu des réseaux symboliques et thématiques commencer à surgir. Des réseaux convergents mais brumeux à la fois. J’ai choisi de les laisser tels quels, à mi-chemin entre mon conscient et mon inconscient." Cette ambiguïté délibérée incite le spectateur à faire une partie du chemin. C’est lui qui doit apprivoiser ces personnages insolites, vulnérables, prisonniers de leur solitude, pour donner du sens à cette "tragédie festive". Une démarche facilitée par une mise en scène fluide et des comédiens convaincants.

"Je veux un bébé." Ce cri de Noémie, Théodore refuse de l’écouter. Il veut bien revivre avec émotion leur première rencontre, mais il ne la désire plus ! Les autres personnages ne sont pas plus doués pour le bonheur. Cependant, on ne les plaint pas : ils nous intriguent et nous amusent par leurs lubies et leurs fantasmes. Suzanne traîne sa grossesse comme sa vie. Sans but, sans passion, et elle ne trouve pas ça grave ! Si elle fume, c’est parce que la cigarette calme le bébé qui s’agite dans son ventre. Victime d’une mère dyslexique, Sylvain s’appelle en réalité slyvain : "Ça part mal une vie, quand ton nom est une erreur..." La première fois qu’il a déclaré son amour à une fille, elle lui a répondu : "Je te toucherai même pas avec un bâton." Depuis, à chaque coup de foudre, il vomit, saigne du nez ou est secoué de tics.

Ce matin, Cassandre a décidé de se souhaiter :" Bonne fête !" Avec une impatience enfantine, elle prépare son gâteau d’anniversaire et lance des invitations. Une initiative qui va amener ces personnages à sortir de leur solitude et à se frotter les uns aux autres, comme des porcs-épics en hiver, qui se rapprochent pour se réchauffer. "Mais quand y sont trop proches, y se piquent sans le vouloir. Ça leur fait mal. Alors y s’éloignent..."

Théodore voudrait séduire Cassandre. Sylvain se persuade qu’elle peut "tomber en amour" pour lui. Est-ce que l’un d’eux pourra profiter du "Deux chanceux, qui permet d’amener qui tu veux où tu veux" ? Les trois femmes éprouvent le même désir d’enfant, mais celui-ci se noie dans des images d’infanticide. David Paquet traduit ce chassé-croisé entre espoirs et désillusions dans une langue vigoureuse, poétique, teintée d’humour noir. C’est en mêlant pudeur et provocation, légèreté et gravité, qu’il nous sensibilise aux désarrois et aux rêves de ses antihéros.

Bien que la pièce soit découpée en vingt-quatre courtes séquences, le rythme du spectacle est constamment soutenu. Marine Haulot, la metteur en scène, et Xavier Rijs, le scénographe, nous font passer en souplesse d’un lieu à un autre et nous aident à rejoindre l’univers surréaliste de "Porc-épic". En particulier, grâce à un four magique et à des sculptures tourmentées qui dressent leurs torsades vers le ciel. En incarnant Théodore, l’égocenrique, et Sylvain, l’écorché vif, Nicolas Buysse et Didier Colfs font preuve d’une sobriété efficace. Par contre, pour exprimer la jalousie et le dépit de Noémie, Claire Tefnin se laisse parfois aller à des emportements excessifs. Catherine Grosjean compose un personnage haut en couleurs. Sa carapace de mégère désabusée et agressive laisse percer parfois un peu d’humanité. Évitant toute mièvrerie, Sophie Linsmaux fait de Cassandre un personnage lumineux, comme Chloé, l’héroïne de "L’Écume des jours". Un roman dont l’ombre plane sur cette pièce très originale.