Mercredi 20 octobre 2010, par Jean Campion

L’Art questionné par le rire

A sa création, en 2004, "Musée haut, musée bas" a remporté un succès retentissant, confirmé par une pluie de nominations aux Molières. La pièce était jouée par une bonne vingtaine de comédiens et durait plus de trois heures. Ecartant surtout les allusions politiques et la satire de la "gauche caviar", Alexis Goslain nous en propose une version plus courte mais très percutante. Comment pourrait-on résister à la fougue de six comédiens déchaînés, qui nous entraînent dans une farandole de scènes délirantes ?

Grossissant les traits des personnages, ils peuplent ce musée imaginaire d’oeuvres d’art qui s’invectivent, de membres du personnel dépassés et de visiteurs souvent agaçants. Ainsi un troupeau de touristes étrangers désespèrent la guide qui les remorque, en massacrant avec allégresse le nom de Paul Gauguin. Ou une mère de famille fait un esclandre, parce que son peintre favori ne figure pas dans l’exposition permanente. Certes l’auteur se sert de son humour caustique pour ridiculiser les "beaufs" qui s’engueulent dans le parking Rembrandt ou les amateurs d’art qui confrontent, avec suffisance, leur "ressenti". Mais sa pièce ne se limite pas à une galerie de portraits grinçants.

A travers cette avalanche de situations loufoques, il nous amène à réfléchir sur notre rapport à l’art. Une fille crève de jalousie, car on a toujours regardé sa soeur comme un Botticelli. Déprimés, les gardiens confessent : "Vous n’imaginez pas la douleur d’être confrontés au Beau, toute la journée. Comment voulez-vous acheter normalement un pain, après ça ?". Un jeune homme peste contre le conditionnement social : "Et Renoir, il n’y en a pas un peu marre de Renoir ? Les musées, les boîtes de chocolats, les calendriers, ça suffit pas ? Et quand c’est pas lui, c’est Monet !" Miracle de l’art contemporain ! Cinq visiteurs, immergés dans une pièce, deviennent des chefs-d’oeuvre et peuvent se gargariser de leur beauté. Quoi qu’ils fassent, ils créent de l’art.

Aucune intrigue ne relie les différentes séquences et pourtant la comédie ne semble pas disparate. Une cohésion favorisée par l’écriture surréaliste de Jean-Michel Ribes et par l’ingéniosité de la construction. Grâce à un agencement efficace, les comédiens changent rapidement de personnage et mènent la pièce tambour battant. Seules, les querelles entre Sulki et Sulku accusent un fléchissement du rythme. Même si l’on savoure particulièrement l’entêtement de Gérald Wauthia, dénonçant les guides arnaqueurs, l’hystérie de Christel Pedrinelli, provoquée par une exposition de 350 sexes et la confusion de Laure Godisiabois, noyée dans ses explications sur la perspective, on applaudit avant tout un travail d’équipe remarquable, qui rend ce spectacle jubilatoire.