Mercredi 14 mars 2012, par Jean Campion

"Je bouffe donc je suis."

"Aujourd’hui, la croissance a tendance à s’étirer de tous les côtés, dans une sorte d’obésité." Frappé par ces propos d’économistes, Dominique Bréda met en scène la boulimie de notre société, qui en veut toujours plus, sans savoir pourquoi. Une fois encore, il s’attaque à un sujet grave, avec son humour décapant. Mais cette comédie, qui sacralise la bouffe, n’est pas cuite à point.

Impressionnée par l’ampleur de son ombre, essoufflée dans les escaliers, Annie, 52 ans, 130 kilos, consulte un médecin. Une femme plantureuse, plus cupide que consciencieuse, qui la rassure sur son état général et l’envoie chez une psy. Dans un jargon délirant, celle-ci l’aide à lutter contre l’idée saugrenue de maigrir. Pas question de se conduire comme des bêtes, qui mangent quand elles ont faim : "Les animaux c’est la nature, les hommes c’est la culture !" Lorsque devant ses bourrelets, Annie s’interroge : "Est-ce qu’on a vraiment besoin de tout ça ?", son fils, entre deux bouchées, la dissuade de renoncer à se gaver.

Le monde appartient aux gros. La frêle Manon, qu’Annie prend sous son aile, se sent indigne d’un homme bien dans sa graisse, comme l’insatiable Pierre-Henri. Elle se goinfrera désormais avec application et sera toute fière d’exhiber ses rondeurs. Narguant les mannequins anorexiques et les nutritionnistes affolés, l’auteur rend cocasse le triomphe de cette boulimie contagieuse. Cependant ces personnages s’empiffrent pour combler un vide : même si un procès pour rire l’innocente, Annie ne reprend pas douze kilos avec plaisir. Sans mari, "au bureau depuis 2009", elle lutte contre la solitude, en se montrant hospitalière et en couvant un fils, qui s’agrippe au cocon familial et à la nourriture. Absence de volonté et voracité qui gangrènent notre société.

Dans la peau d’une psychiatre névrosée et belliqueuse, Laurence Bibot est époustouflante. La rage, avec laquelle elle s’en prend aux patients zen, qui la privent sournoisement de "matière à psy" est d’une drôlerie irrésistible. Le cynisme de Bréda rend savoureuses les réactions d’Annie, pestant contre le suicidé, qui immobilise son bus. Les gags ne manquent pas. Lancée dans une interminable énumération d’aliments, Julie Duroisin (Manon) s’interrompt : "J’en ai oublié un !"

Malheureusement, comme Annie dans les escaliers, la comédie s’essouffle et pâtit de la futilité de certains personnages. Pierre-Henri a beau être enveloppé, on en a vite fait le tour. Il se contente de nous épater par sa capacité d’absorption. L’évolution de Manon est floue et la psy, désopilante dans son cabinet, devient une épave parmi d’autres. En se répétant, certains effets perdent de leur force comique et l’intrigue nonchalante débouche sur une fin abrupte, qui surprend gratuitement le spectateur. Ces maladresses nous font regretter les dialogues incisifs et le rythme soutenu de "Purgatoire", sans doute la pièce la plus aboutie de Dominique Bréda.