Vendredi 13 mai 2011, par Jean Campion

"J’aurais voulu leur dire... "

En 1998, par sa mise en scène lumineuse de "J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne" de Jean-Luc Lagarce, Philippe Sireuil nous faisait ressentir le déchirement de cinq femmes, abandonnées par leur fils, frère et petit-fils. Le retour de ce jeune homme épuisé par la vie libérait les sentiments indomptés et les paroles trop souvent refoulées. C’est aussi un déferlement de phrases maladroites ou cruelles que provoque le héros de "Juste la fin du monde". Venu annoncer sa mort prochaine aux siens, il repartira avec son secret. Embourbés dans leurs chamailleries, leurs frustrations, leur nostalgie, leurs rancœurs, les membres de sa famille sont incapables de l’écouter.

Suzanne, dépitée par la banalité de son existence, voudrait s’envoler. Comme Louis, parti de la maison familiale, lorsqu’elle elle était encore enfant. Elle l’admire mais lui reproche de les ignorer. Par mépris. Lui, dont le métier est d’écrire, ne leur a envoyé que quelques cartes postales insipides. Edwige Baily souligne l’impulsivité de cette jeune adulte, constamment en bagarre avec son frère Antoine. Celui-ci est jaloux de la place occupée par l’aîné, alors qu’il n’est jamais là. Enfants, ils ne cessaient de se battre. Pourtant Antoine souffrait, convaincu que la famille n’aimait pas assez Louis. Thierry Lefèvre rend pathétique ce personnage complexé, agressif et maladroit.

Incarnée avec une étrange sérénité par Anne-Marie Loop, la mère dévoile son impuissance. Elle ne peut pas apaiser les tensions entre ses enfants, aussi elle se réfugie dans son passé harmonieux. A l’opposé, l’épouse d’Antoine (Catherine Salée) apparaît comme une femme délicate, lucide et déterminée. Elle accueille avec sympathie ce beau-frère qu’elle découvre, puis, constatant que sa présence ravive trop de plaies, l’incite à partir. Avec une froide autorité.

Dans des monologues pertinents et sensibles, Louis confie au public les raisons de cette ultime visite et les questions agitées par sa mort imminente. En revanche, face aux siens, il se mure dans le silence. Un silence, qu’Itsik Elbaz habite grâce à son jeu très intériorisé. Le visage blême, éclairé parfois par un timide sourire, il écoute patiemment cette famille "qui ne peut plus l’aimer comme un vivant."

Éprouvant des difficultés pour traduire leurs pensées, tous les personnages traquent le mot juste, surfent sur l’emploi des temps, retouchent une formule, enchaînent les répétitions. Ils parlent "le Lagarce". Une langue tiraillée, parfois laborieuse, conçue comme une parole qui se cherche. La mise en scène marque nettement le découpage de la pièce. Chaque séquence est annoncée et les comédiens rejoignent successivement un carré rouge, pour s’affronter ou plus souvent se raconter dans des monologues. L’empilement de chaises, à l’arrière-scène, suggère l’abandon d’un lieu privé de vie. Un cadre dépouillé qui laisse résonner le texte. Le théâtre de Jean-Luc Lagarce n’est pas facile, mais le travail impeccable de Philippe Sireuil nous aide à l’apprivoiser.