Mardi 12 juin 2012, par Charles-Henry Boland

Humain, trop humain

Oeuvre bouleversante d’un génie fulgurant, le Woyzeck de Georg Büchner demeure inachevé en 1837, lorsque son auteur disparait à l’âge de 23 ans. Les quelques fragments qui constituent la pièce racontent l’existence d’un soldat en lutte pour sa propre vie, plongé dans une société qui ne l’accepte pas. Soutenue par la dramaturgie d’Adeline Rosenstein, la mise en scène de Thibaut Wenger propose une version résolument chthonienne de cet homme ordinaire, en proie aux tourments quotidiens. Au final, l’on obtient une création abondante en propositions, dont le sens réel demeure malheureusement en partie inaccessible.

Woyzeck, c’est avant tout un univers singulier peuplé d’individus misérables. Ceux-ci sont interprétés par d’excellents comédiens, dont le jeu et la direction témoignent d’un vrai travail de fond. En guise de scénographie, un espace segmenté par de larges grilles métalliques. Etranges frontières que ces murs troués, qui tout à la fois séparent les êtres et les mettent à nu, sous le regard d’un public constitué malgré lui en voyeuriste. Sous ses yeux, les changement de tableaux sont rythmés par des de néons vifs et froids, agrémentés quelquefois d’une lueur rouge et angoissante. A d’autres moments encore, la lumière révèle le plateau entier, semblant faire reculer les ténèbres dans un illusoire dénuement. Par une intense succession de fragments, la narration reflète l’univers brisé du personnage principal. L’étrangeté est encore appuyée par une musique sourde et pénétrante, sans aucun chatoiement ni complaisance pour ce qu’elle illustre.

Autre aspect fondamental de cette création : le "baragouzek", patois original né d’un travail sur la langue de Büchner et nourri par des ateliers effectués dans le milieu associatif. Bien plus qu’une simple curiosité linguistique, ce parlé devient l’expression d’un être-au-monde particulier. La brutalité des mots, la syntaxe rompue et torsadée, l’accent fort et sec : ce sont là les signes, non d’une psychologie propre aux personnages, mais de leur manière fondamentale d’exister dans leur environnement. Dès lors, les quelques percées de notre langue française exposent un langage dans sa pure conventionalité, en rupture avec le monde trop humain du soldat Woyzeck.

Assurément, cette création présente de sérieuses qualités. Cependant, sa richesse fera également son principal défaut, celui de rendre opaque et peu intelligible l’univers qui s’offre au spectateur. A trop exprimer la nature fragmentaire du texte, la pièce ne parvient jamais à tisser un lien entre ses différents éléments. En cause notamment, l’idiome des protagoniste, dont on peine souvent à comprendre les répliques. Si l’intention d’une trame décomposée est prégnante, elle manque cependant l’objectif de nous rendre les événements compréhensibles. L’éclatement des ingrédients perdra le profane, ce qui est d’autant plus regrettable que celui-ci passera à coté d’un travail sincère et profond. Mais la perdition n’est-elle pas logée au coeur du pauvre Woyzeck ?
Charles-Henry Boland