Mardi 9 février 2010, par Jean Campion

Face à la vérité

Titre énigmatique pour une pièce aux intentions claires. Dès 1986, lorsque le sida prenait sa dimension médiatique, Bengt Ahlfors et Johan Bargum, dramaturges finlandais écrivant en suédois, ont voulu l’aborder dans... une comédie. Leurs personnages, qui sont leurs clones, emmènent le spectateur dans leur processus créatif, l’incitant à imaginer son comportement face à la maladie et à s’interroger sur sa responsabilité. Un spectacle utile, souple, teinté d’humour, mais qui n’évite pas tous les pièges du théâtre didactique.

Les mégots, les bouteilles vides, les papiers qui jonchent la table, montrent que les deux auteurs n’en sont pas à leur première séance de travail. C’est "A" qui relance le scénario. En lisant qu’une mère n’ose pas ouvrir les lettres de son fils, sans mettre de gants de caoutchouc, il s’est persuadé que l’on peut tourner en dérision les préjugés sur le sida. Aussi il imagine qu’un photographe homosexuel , revenant du Congo, suscite une méfiance incontrôlée... "B" ricane : ces clichés ne feront pas rire ! L’affrontement entre les deux hommes rétablit certaines vérités sur les voies de transmission et la relative impuissance des traitements. Bien sûr, ces rappels à la vigilance sont nécessaires, mais manquent parfois de subtilité.

Comme la mayonnaise ne prend pas, "B" est prêt à jeter l’éponge. Mais ils ont déjà touché un acompte, pour écrire cette foutue comédie. Alors ils changent l’angle d’attaque : ils vivront des situations précises dans la peau de leurs personnages. A Copenhague, "B" a trompé sa femme avec Solveigh, une traductrice. Quelques mois plus tard, celle-ci lui écrit qu’elle est séropositive. "B" acceptera-t-il de se soumettre à un test de dépistage ? Avouera-t-il sa liaison à son épouse, menacée de contamination ? Comment vivra-t-il le vendredi, "jour où on prononce les condamnations à mort ?" Doit-il craindre les réactions de ses collègues, s’il les met au courant ? "A" le harcèle, refuse les faux- semblants et l’oblige à affronter une réalité implacable. Sur la sellette à son tour, il se voit mal révéler sa séropositivité à ses beaux-parents et tente de se raccrocher à diverses solutions : vivre comme si cette épée de Damoclès n’existait pas ou... se suicider ?

Dans sa mise en scène discrète et précise, Isabelle Paternotte a obtenu de ses comédiens qu’ils accordent autant d’importance à l’écoute qu’à la parole. De ce fait, nous n’assistons pas à un débat intellectuel, mais nous sommes impliqués dans les situations imaginées par les personnages. Et quand ils se détendent dans des intermèdes musicaux, nous éprouvons aussi le plaisir de souffler.

En pressant son adversaire avec une énergie et une adresse redoutables, Olivier Darimont est très convaincant. Cependant il bute sur un collaborateur sceptique, exigeant, caustique, incarné intelligemment par Jan Hammenecker. Dommage que celui-ci malmène certaines répliques. Bien servis par ces interprètes, Bengt Ahlfors et Johan Bargum réussissent à nous sensibiliser à l’injustice, dont sont victimes les séropositifs : "Le cancer, c’est la tragédie avec un grand T, tout le monde se mobilise, personne n’est coupable, même pas si on l’a attrapé en fumant trop. Mais le sida..."