Jeudi 10 février 2011, par Jean Campion

Etre ou ne pas être "stable" ?

Pour Yasmina Reza, "L’écriture, c’est choisir des routes où l’on peut se perdre et parvenir à ne pas se perdre." Dans ces "Conversations après un enterrement" où s’entremêlent propos quotidiens, souvenirs attendris, rancoeurs tenaces, tendresse pudique et amours déchirées, elle fait émerger la complexité des rapports humains et nous interroge sur le sens de l’existence. Avec un humour et une subtilité qui rend cet hymne à la vie drôle et attachant.

Outré par la présence "indécente" de son ex-maîtresse Elisa, à l’enterrement de son père, Alex veut qu’elle foute le camp. Cependant, ce départ ne lui rendrait pas la sérénité. C’est un écorché vif. Accroupi sur sa tombe, il confie à son père : " T’as les narines pleines de terre, tu peux pas gueuler. Maintenant c’est moi qui gueule tout seul, je n’arrête pas de gueuler." Malgré l’amertume laissée par leurs dernières rencontres, il a envie de lui demander pardon et a besoin de croire qu’il le reverra. Fragilisé par le deuil, il se montre agressif, ironique, provocant, mais il éprouve de la tendresse pour sa sœur Edith et un amour profond pour Nathan. Même si ce grand frère n’est plus le héros qui a illuminé son enfance.

Nathan l’invincible est devenu Nathan le sage. Un "grand professionnel" réfléchi, solide, apaisant, qui s’assume pleinement. Il sacralise son amour pour Elisa sur la tombe de son père et l’affiche calmement dans le cercle familial. Privés de cette stabilité, Alex et Edith sont de vieux orphelins, qui peinent à ouvrir leurs ailes.

Comme Tchekhov dans "Les Trois soeurs", Yasmina Reza nous donne l’impression de faire partie de la famille. A travers un savant dosage de préoccupations journalières, de dialogues incisifs, de silences, de répliques amusantes et de narrations poétiques, les personnages révèlent leurs fêlures et leurs aspirations. Grâce à cette écriture très maîtrisée, leur vérité provoque en nous des résonances intimes. Une osmose favorisée par la mise en scène fluide de Vincent Dujardin. Nous ne sommes pas distraits par un décor réaliste. Il se réduit à quelques meubles et accessoires utiles ou symboliques. Priorité à l’exploration des âmes et à la musicalité de cette langue fine et sensible. Des interventions sonores adéquates épaulent la force dramatique de certaines scènes.

L’interprétation de cette partition à six voix sonne juste. Pierre est un vieil oncle facétieux, qui se délecte de whisky, de vers de Baudelaire et de "friandises du souvenir". Michel de Warzée nous tient sous le charme de ce bon vivant, pas dupe de sa bonne humeur de façade. Il forme avec Julienne un couple pittoresque, qui détend souvent l’atmosphère. Nicole Colchat incarne délicatement cette femme naïve, un peu dépassée, mais pleine de bonne volonté. Stéphanie Moriau témoigne du désarroi et de la perplexité d’Elisa, tiraillée entre les deux frères, avec une sensualité discrète. Incapable de prendre ses responsabilités, Edith se considère comme "une vieille pomme desséchée". Aylin Yay joue avec naturel le rôle de ce personnage anxieux. Constamment tendu, Bernard d’Oultremont exprime la rage et le désenchantement d’Alex, alors que Paul Van Mulder est un Nathan qui impressionne par sa maîtrise des évènements. Six beaux rôles qui justifient le Molière remporté par Yasmina Reza pour sa ... première pièce.