Jeudi 17 février 2011, par Jean Campion

En manque... d’amour

Bouleversé par une représentation d’"Aux hommes de bonne volonté", le metteur en scène Vincent Goethals préféra attendre d’être remis de ce choc, pour la monter. Et nous confirmer que cette pièce est "une baffe dans la gueule". Grâce à une langue extraordinaire, des comédiens vibrants et une scénographie intelligente, il rend cet appel à vivre et à aimer profondément émouvant.

La première scène a des allures de farce. Un notaire, dûment cravaté, ânonne péniblement le testament de Jeannot. Agacé par l’orthographe risible de ce "parlé-écrit", il soupire et distribue avec mépris l’héritage : des chaussettes à son frère Juliot, des livres à sa soeur Loulou, un tee-shirt à l’oncle Jos, un jean à Serge, son amant et une minute de silence à sa "blonde". Assortis de remarques tendres et moqueuses, ces legs saugrenus détendent l’atmosphère.

Mais les sourires se figent, quand par ce testament, l’ado, mort du sida à quatorze ans, interpelle les siens, harcèle leurs certitudes et les force à se révéler. Par son arrivée surprise, la mère délie les langues et fait tomber les masques. On réveille les rancœurs, on dénonce les lâchetés et on dévoile le manque d’amour. De l’au-delà, le jeune homme leur crie : "Dites aux gens que vous les aimez, quand il est encore temps."

Pour gueuler sa révolte contre des adultes sourds ou intolérants, il a besoin d’ébranler les fondements de la langue. Il massacre l’orthographe et invente des images, sans obéir à la syntaxe ou au dictionnaire. Enfiévré par le feu de cette langue crue, saccadée, fulgurante, le notaire devient Jeannot. Une métamorphose physique et morale que Bernard Sens rend fascinante. A ses côtés, Nabil Missoumi (Espoir masculin au Prix de la critique 2010) incarne, avec la même intensité, ce frère de la nuit, écorché et violent. Ils forment un couple ivre de liberté, qui se défoule dans les jeux sexuels ou les paradis artificiels et qui refuse d’être bâillonné par la famille, la société ou la morale.

Vincent Goethals et la scénographe Anne Guilleray nous aident à décoller de l’étude notariale. Barrant toute la largeur du plateau, un gigantesque bureau dresse un mur entre Jeannot et sa famille, puis devient un podium où les amants dansent leur vie. En jouant subtilement avec la lumière, Philippe Catalano crée des clairs-obscurs qui renforcent la puissance suggestive de certains instants. Au lieu de s’enfermer dans un huis clos, les personnages nous font face et nous prennent à partie. Dans une société, minée par le profit et l’individualisme, saurons-nous "arrêter de vieillir avant l’âge" ?