Mercredi 30 mars 2011, par Jean Campion

Des Blancs qui broient du noir

"J’ai un pied dans la neige, l’autre dans le sable." Henning Mankell partage aujourd’hui sa vie, entre la Suède où il publie des polars à succès et le Mozambique, où il dirige, depuis 1996, le Teatro Avenida, seule troupe professionnelle du pays. Ses séjours réguliers en Afrique l’aident à mieux cerner le monde et à "devenir un meilleur Européen." Dans "Antilopes" (1986), il nous rend témoins du naufrage d’un couple, qui craque de partout. En ressassant le fiasco de leur mission, ces humanitaires perçoivent l’Afrique comme une réalité effrayante et incompréhensible. Une dénonciation féroce, plus corrosive que convaincante.

La chaleur est moite et leur successeur n’arrive pas. Durant cette attente fiévreuse, l’Homme et la Femme se déchirent et règlent leur compte avec cette Afrique, qu’ils s’apprêtent à quitter. Chef de chantier, il a été chargé par une O.N.G. d’installer, (il y a 11 ?, 14 ans ? ), cinq cents puits munis de pompes. Trois seulement fonctionnent ! Barricadé dans son bunker, protégé par des chiens, le couple vit dans la peur. Ils ne font pas confiance à Eisenhower, le gardien qui cuve son vin, accroupi, pour faire semblant de veiller. Edith, la cuisinière, n’est pas plus disciplinée. Malgré les remarques du "bwana", elle se promène, les seins à l’air, négligeant de boutonner le chemisier en soie, que madame lui a donné. Pourquoi reçoit-elle la charité des Blancs, sans mot dire ? Est-elle ingrate, honteuse ? Prisonniers de leurs préjugés, ces humanitaires désabusés restent étrangers à la mentalité africaine.

Si elle partage le désenchantement de son mari, Elisabeth est écoeurée par sa veulerie et sa lâcheté. Les nerfs à vif, elle le presse de questions. Sur son plaisir à photographier de très jeunes filles nues. Sur sa responsabilté dans la mort d’un jeune voleur, égorgé dans l’escalier de leur maison. Elle ira même jusqu’à le tenir en joue et à l’agresser. Ces crises violentes suivies d’échanges plus apaisés, la confusion des souvenirs, l’incohérence de certains comportements, la mystérieuse invisibilité des Noirs nous arrachent à la tranche de vie réaliste. L’Homme et la Femme ont perdu leur dignité, au profit d’une animalité retrouvée : proies et chasseurs ne répondent qu’à leur instinct.

Christophe Sermet orchestre ce cauchemar éveillé, avec beaucoup de rigueur. Un grand ventilateur, un mini-frigo, des bouteilles de whisky, le bruit des insectes, qui s’infiltrent partout, suggèrent l’hostilité d’une Afrique étouffante. Dans la peau du technicien, victime de programmes mal conçus, Bernard Sens est pathétique. Il se bat contre les vers qui lui dévorent un pied, mais il ne se sent pas culpabilisé par les accusations de sa femme. Sans illusion et sans honneur, il n’obéit plus qu’à son instinct de conservation. Par son jeu très physique, Muriel Jacobs fait d’Elisabeth un animal blessé, toujours prêt à mordre.

Le visage tuméfié, Lundin, le remplaçant (Grégoire Fasbender) rejoint enfin son poste. Après une arrivée pénible, il subit les provocations et les sarcasmes du couple à la dérive. Plein d’idéal, il ne se laisse pas décourager, il est même persuadé de réussir. Mais son arrogance de Blanc ne laisse aucun doute sur l’issue de la mission. Cette cascade d’échecs montre que l’Afrique repousse l’Occident jouant au sauveur. Aider l’autre suppose que l’on ne cherche pas avant tout , à se réaliser, en se donnant bonne conscience...