Mardi 20 mars 2012, par Jean Campion

Dans l’antichambre du pouvoir

Depuis plus de vingt-cinq ans, Normand Chaurette écrit "avec et contre Shakespeare". Cette collaboration musclée, qu’il a décrite dans "Comment tuer Shakespeare" (2011), a produit une douzaine d’adaptations. C’est en cherchant à traduire "Richard III" qu’il a été attiré par les personnages féminins de cette tragédie. En leur donnant la parole, il nous introduit dans les coulisses du pouvoir. Ces "Reines" s’épient, se jalousent, se déchirent. Avec la férocité des hommes, dont elles dépendent. Touffu, parfois obscur, le texte de l’auteur québecois explore remarquablement la noirceur de l’âme humaine.

Chuchotements confus et envahissants... Comme un pantin sortant de sa boîte, une femme-enfant bondit sur le plateau. C’est Anne Warwick. Fiancée à Richard III, elle espère que celui-ci succédera à son frère, le roi Edouard IV, qui agonise en ce 20 janvier 1483. Isabelle Warwick, épouse de George, l’autre frère du roi mourant, rêve aussi de la couronne. C’est pourquoi elle invente un subterfuge, pour sauver son mari emprisonné et menacé de mort. La reine Elisabeth, elle, doit protéger ses tout jeunes enfants contre la perfidie de Richard III. Dans cette nuit cauchemardesque, trois femmes au cœur d’une impitoyable et vaine lutte de pouvoir.

Il n’est pas facile de maîtriser cette généalogie anglaise, ni de situer clairement chaque rivale. En outre, une femme triste, en scène depuis le début, nous intrigue par son silence et Marguerite, ex-reine d’Angleterre nous déconcerte, en annonçant prématurément la mort d’Edouard IV. Au micro, elle décrit ce roi partant en morceaux, avec un cynisme qui rend cocasse la fausse nouvelle. Comme dans le théâtre de Shakespeare, nous assistons à un chassé-croisé entre le tragique et le comique, le grotesque et le grave.

Ces ruptures de tons font sentir l’absurdité de cette quête du pouvoir. Celui-ci appartient aux hommes et ces "Reines" sont condamnées à parler du passé et de l’avenir, sans infléchir le cours de l’histoire. Leurs cris d’angoisse, leurs espoirs alternent avec leurs bavardages de petites filles se disputant une couronne. En la posant un moment sur sa tête, le duchesse d’York, mère d’Edouard IV, apaise sa frustration : "J’ai régné dix secondes et j’ai vu ce que je voulais voir." Anne Dexter, sa fille, est le seul personnage qui échappe à la perversion du pouvoir. Elle incarne l’amour. C’est pour la punir de trop aimer son frère George, que sa mère inhumaine l’a fait amputer des deux mains. Muette, elle hante "cette maison qui n’est plus qu’un entonnoir, où tout se mélange et s’écoule, dans la bouche pourrie de la mort."

La langue singulière, hybride de Normand Chaurette a dû poser pas mal de problèmes aux six comédiennes. Sous la direction de Philippe Sireuil, metteur en scène rigoureux et opiniâtre, elles sont parvenues à l’exploiter dans une interprétation homogène. Ces femmes font partie de l’univers de "Richard III", mais n’en sont pas prisonnières. Par conséquent, pas de reconstitution historique, mais la mise en valeur du monde déroutant imaginé par Chaurette. Un monde où se mêlent burlesque et pathétique. Les Reines sont à la fois des gamines en tutu, arborant des écharpes de miss et des femmes dont la cruauté est à la mesure de leurs souffrances.