Lundi 30 octobre 2017, par Dominique-Hélène Lemaire

Chapeaux, casseroles et grelots

... et même un radiateur !

Pour le 50e anniversaire du décès de Magritte, voilà deux compères réunis jusqu’au 18/02/2018 ! En 150 tableaux, sculptures, installations, films et documents, on peut parcourir les liens de pensée esthétique entre Magritte et Marcel Broodthaers et en observer les nombreux prolongements auprès d’artistes contemporains, à la manière d’une amplification plastique, poétique et actuelle. C’est ouvert 7 jours sur 7 aux Musées Royaux des Beaux-Arts à Bruxelles jusqu’au 18 février.

L’ami de Magritte, Marcel Broodthaers, poète et artiste belge est né dans la commune de Saint-Gilles à Bruxelles, en 1924 et est décédé à Cologne en 1976. Avant quarante ans, il pratique diverse métiers peu lucratifs, mais nimbés de liberté bohème chérie – écrivain, poète, libraire, guide d’expositions, journaliste et photographe… En 1964, le poète belge Marcel Broodthaers se vend aux arts plastiques en se nommant « artiste Pop ». Il abandonne sa Muse pour se mettre à fabriquer des produits visuels. Grand admirateur de Mallarmé, il justifie son changement de cap en résonance avec son fameux « coup de dés » qui a inventé « l’espace moderne et contemporain de l’art ». Un manifeste contre l’exaltation romantique qu’il veut démythifier.
Il entrera dans le monde de l’art par la porte d’un pragmatisme ironique. Puisque ses livres de poésie ne se vendent pas, il en fera de l’art. « Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans. L’idée enfin d’inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit. Et je me mis aussitôt au travail… » Lors de sa première exposition, à la galerie Saint-Laurent à Bruxelles, il expose donc une pile d’invendus de son dernier recueil, Le Pense-Bête (1964), agglutinés dans une enveloppe de plâtre. « Tiens, des livres dans du plâtre ! » Enfin, voilà le public qui réagit, ignorant que le poète enterrait sa muse ! « L’idée d’inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit ». Et voilà des casseroles remplies à ras bord de coquilles de moules vides avec ou sans sauce, accolées les unes aux autres dans un geste de dérision caustique. Diable ! 68, c’est l’époque des pavés et de la provoc ! Et les assemblages d’objets hétéroclites et jeux d’images et de mots marchent mieux que la poésie ! Il meurt à 52 ans à Cologne et est enterrée au cimetière d’Ixelles.

Sous la conduite de Michel Draguet, le commissaire en collaboration avec Charly Herscovici de la Fondation Magritte et Maria Gilissen, la veuve de Broodthaers, l’exposition « Magritte, Broodthaers & Contemporary Art » parcourt l’œuvre de Magritte en en sens inverse du temps, depuis sa dernière toile achetée en remontant vers les tableaux de ses débuts, tout en associant son ami Broodthaers à chaque étape et le clin d’œil amusé d’artistes associés à leur démarche comme Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Jaspers Johns, César, Ed Ruschan Sean Landers, David Altmejd, George Condo, Joseph Kosuth, Gavin Turk, …dans une mise en scène ludique, intéressante, presque théâtrale. Ce sera l’occasion de découvrir ces autres artistes à travers le parcours à rebours de l’univers de Magritte. D’alpha à oméga : d’une pastille de Lune devant des feuillages (La page blanche 1967) jusqu’au Soleil de la tombe (L’au-delà, 1938).

L’Année Magritte a commencé ce 11 mars 2017 dans le repère du surréalisme : "l’auberge-galerie d’art surréaliste où Magritte avait l’habitude de s’asseoir, à La fleur en Papier doré, 55 Rue des Alexiens, à Bruxelles". René Magritte, né à Lessines en 1898, réside successivement à Charleroi où il passe une enfance houleuse, Perreux-sur-Marne, Jette et enfin Schaerbeek. Très jeune, il nourrissait une véritable passion pour le super héros "Fantomas" ainsi que les auteurs de romans policiers tels qu’Edgar Allan Poe, Maurice Leblanc ou encore Gaston Leroux. Il ne se remettra jamais du suicide de sa mère dans la Sambre, alors qu’il avait 14 ans. Lorsqu’il suit ses cours à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles (1916-1920), il est d ‘abord influencé par l’Impressionnisme et découvre ensuite le "Futurisme", un mouvement né en Italie qui rejette les traditions esthétiques traditionnelles. C’est une révélation pour lui, lorsqu’il découvre le Canto d’amore (1914) de Giorgio De Chirico maître de l’art métaphysique, qui lui fait comprendre que la question n’est pas de savoir comment peindre mais bien ce qu’il faut peindre.
L’"idée" devient donc pour Magritte la question essentielle. Il confronte les différentes réalités : l’idée, le mot, l’écriture, l’image. Magritte est celui qui veut rendre la pensée visible, il s’interroge sur le statut de la peinture, de l’objet, du langage, sur le rapport entre signifié et signifiant. Il estime que le langage trahit la réalité de l’objet. Magritte réunira sur ses toiles des objets appartenant à la banalité du quotidien de manière inhabituelle et surprenante, créant ainsi mystère et questionnements sans réponse, offrant un champ vierge de présupposés et libre pour l’imaginaire.

Son but est de déboussoler le spectateur pour lui faire entrevoir d’autres réalités. Pour bouleverser notre vision, il crée des atmosphères denses, figées, minérales. Il utilise la frigidité des couleurs, des perspectives faussées, des tailles d’objet disproportionnées… et donne ainsi naissance à l’absurde. L’antidote des émotions ? Ou la transmission de l’inquiétude métaphysique ? Un bel exemple : le peigne, le blaireau, l’allumette, le ciel à la place des murs, le verre vert plus grand que l’armoire à glaces où se reflète une fenêtre absente du décor dans « Les Valeurs personnelles » (1952).

«La peinture n'est pas un miroir qui reproduit les apparences du monde. C'est un miroir qui produit tout ce qu'il veut, y compris le dos des choses, leur face cachée. Confondre la peinture avec un art de la reproduction est une sottise.»

Après trois années très productives à Paris, il expose en 1929 son œuvre légendaire « Ceci n’est pas une pipe » au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles mais l’accueil est toujours indifférent et c’est New York (1936) et Londres (1938) qui enfin, le consacreront. A Bruxelles, deux groupes de surréalistes se rapprochent pour se moquer des surréalistes parisiens qui hantent les salons : celui de Paul Nougé, fondateur du surréalisme bruxellois et adversaire de l’écriture automatique chère à André Breton et, et celui du peintre René Magritte. Plus intransigeants, ils ne considèrent pas la littérature et l’art comme des fins en soi et ils en appellent à des prises de conscience subversives, pour dénoncer l’oppression religieuse et l’ordre bourgeois.

Magritte est devenu un artiste-phare du 20e siècle, mondialement connu et sa gloire posthume est pratiquement sans limite. La célèbre œuvre Magritte, « Ceci n’est pas une pipe », dont le titre éloquent est « La trahison des images »1929 est revenue en Belgique, le temps de l’exposition. Une belle brochure vademecum en trois langues, rédigée par le passionnant Jean-Philippe Theyskens, historien de l’art et guide-conférencier aux musées est à la disposition du public pour la visite. Amusez-vous, empipez-vous ! Et n’hésitez pas à passer un moment créatif dans l’atelier Magritte, Broodthaers & you !
Dominique-Hélène Lemaire

Service de réservations :
Téléphone : +32 (0)2 508 33 33
Email : reservation@fine-arts-museum.be
L’exposition est exceptionnellement ouverte tous les jours (7/7) ainsi que le Musée Magritte Museum
du 13.10. 2017 au 18.02.2018.