Mercredi 15 décembre 2010, par Jean Campion

Autopsie d’un couple

Créée à Broadway, en 1951, la pièce de Jan de Hartog obtint un succès retentissant, que l’on s’empressa d’exploiter dans une adaptation cinématographique ("The Fourposter, 1952), puis dans une comédie musicale ("I do, I do, 1966). Et depuis un demi-siècle, elle se retrouve régulièrement à l’affiche. L’image du couple, qu’elle véhicule, est obsolète, mais les sentiments vécus par les héros défient le temps.

En franchissant le seuil de la chambre nuptiale, dans les bras de son jeune mari, Agnès est heureuse, mais manifeste une certaine appréhension. Comme en témoignent ses réactions effarouchées, sa pudeur excessive et ses aveux gênés. Michel n’est guère plus à l’aise. Accusé de ne pas se laver les oreilles, il multiplie les gestes maladroits et enfile un accoutrement ridicule. En 1889, on se marie et puis on se découvre !

Ces quarante-cinq ans de vie conjugale ne s’écouleront pas comme un long fleuve tranquille. Six tableaux burlesques, malicieux, tendus ou émouvants permettent de prendre le pouls du couple, à des moments importants du parcours. Jalons reliés par la projection d’images d’archives. L’existence, plutôt banale, de ces bourgeois se déroule en contrepoint de l’exposition universelle de 1900, de la guerre 14-18 et de l’avènement d’Hitler.

Grâce à des romans médiocres, qui se vendent comme des petits pains, Michel assure au ménage un train de vie très confortable. Mais il est le maillon faible du couple. Complètement dépassé, lors du premier accouchement, il tombe des nues devant la volonté d’émancipation de son fils de dix-huit ans et de sa "petite chérie" de seize. Par un jeu maîtrisé, Emmanuel Dekoninck fait sentir que son égocentrisme et son besoin de reconnaissance l’aveuglent, le rendent jaloux et étouffent son amour. Nul doute qu’en adaptant cette comédie, la féministe Colette a été séduite par la lucidité et l’indépendance d’esrit d’Agnès. Stéphanie Moriau incarne cette femme éprise de vérité, avec une détermination énergique. Refusant de souscrire aux prétentions littéraires de son mari, elle l’amène, avec une espièglerie implacable, à renoncer à son rôle de père fouettard. Généreuse, elle comprend ses enfants, veut soutenir un poète débutant et rêve d’une nouvelle vie, assumée seule.

Aidée par une équipe remarquable, Danièle Fire, la metteur en scène, a brillamment relevé le défi du vieillissement des personnages, sans changement à vue. Dans chaque séquence, les décors, les costumes, les éclairages, les maquillages sonnent juste. Et les intermèdes filmés n’apparaisent pas comme des bouche-trous mais comme une invitation à réfléchir à l’usure du temps. Si l’on regrette que la tendresse, qui se dégage de la dernière scène, soit émoussée par la répétition abusive du même gag, on se laisse emporter par les tons variés et les dialogues incisifs. "Le Ciel de lit" est une pièce nettement datée, mais n’a pas besoin de lifting, pour nous parler de la difficuté d’aimer.