Vendredi 27 mai 2011, par Jean Campion

A l’ombre de Freud et de Shakespeare

"Effleurer le mystère qui est à la source de l’œuvre et pressentir aussi ce qui touchera, interpellera, provoquera les spectateurs d’aujourd’hui." Tel est l’objectif que s’est fixé Thierry Debroux pour "trahir fidèlement" "La Confusion des sentiments". Eh bien ! Il l’a parfaitement atteint. Audacieuse et intelligente, son adaptation nous plonge au cœur du drame vécu par trois personnages troublants et déchirés, en respectant la densité et la finesse du roman de Stefan Zweig.

A Berlin, Roland, 19 ans, draguait les filles et sombrait dans la fainéantise. Aussi, pour qu’il reprenne ses études plus sérieusement, son père l’envoie dans une petite ville de province. Ébloui par un professeur qui lui transmet sa passion pour Shakespeare, il se plonge avec fureur dans l’œuvre du grand poète et se réjouit de l’intérêt que lui manifeste son maître. Le coup de foudre intellectuel se double d’une admiration filiale. Une fascination combattue par la femme du professeur. Consciente de la force destructrice de son époux, elle incite le jeune homme à nager avec elle dans le lac voisin, à profiter des joies simples de la vie.

Elle est devenue étrangère à ce mari qui "fait le paon devant ses étudiants", les "pourrit avec son Shakespeare" et l’abreuve de ses sarcasmes. Pénétrant dans l’intimité de ce couple, Roland se demande ce qui a bien pu unir deux êtres si dissemblables. Il est intrigué également par le comportement imprévisible de son professeur. Celui-ci, tantôt stimule son exaltation, lui témoigne de la tendresse, tantôt le glace par son ironie et le repousse durement. Sans justification. Ces douches écossaises le blessent. Comme le secret, dont le vieil homme entoure ses escapades mystérieuses. Habité par des sentiments contradictoires à l’égard d’une femme qui l’attire et d’un maître qui le trouble, Roland vit en pleine confusion.

Le récit de Stefan Zweig est une évocation rétrospective écrite à la première personne. Thierry Debroux l’a transformée en une pièce, dont il a amplifié la dimension tragique par des textes de Shakespeare. Endossant le rôle du père d’Hamlet qui demande à son fils de le venger, puis celui d’Othello, ivre de jalousie, le professeur libère ses désirs, ses frustrations, ses angoisses, ses obsessions. Une mise en abîme facilitée par l’ingénieux décor d’Elisabeth Schnell : des bandelettes élastiques permettent aux acteurs de s’évanouir dans les coulisses. Cette frontière perméable et l’utilisation de miroirs sans tain ouvrent sur l’imaginaire et nous font passer souplement des personnages de Zweig aux héros shakespeariens. La pénombre et le son du violoncelle créent une atmosphère de gravité. Dommage que cette musique quasi permanente finisse par alourdir le spectacle.

Dirigés avec précision par Michel Kacenelenbogen, les comédiens nous captivent par la justesse de leur interprétation et la tension croissante qu’ils insufflent à la pièce. Dans la peau d’un jeune homme enthousiaste, de plus en plus désarçonné, Nicolas d’Oultremont se montre énergique. Muriel Jacobs incarne, avec beaucoup de dignité, une femme amère, bafouée, prisonnière d’un secret, mais qui s’accroche à la vie et aspire encore à l’amour. Par son jeu très nuancé, Pierre Santini dévoile peu à peu la complexité de ce vieux professeur galvanisé par sa passion intellectuelle et taraudé par un sentiment de culpabilité. Une composition tout en retenue, profondément émouvante.