Mardi 10 décembre 2019, par Palmina Di Meo

137 façons de célébrer la vie !

Pour cette nouvelle création, la metteuse en scène et plasticienne suisse Virginie Strub s’attaque à un sujet dont la seule évocation donne à bon nombre d’entre nous de l’anxiété. Détendez-vous, ça arrive à tout le monde et, après tout, ça ne peut pas être pire qu’avant la naissance....

Virginie Strub et la Kirsch Compagnie présentent “137 façons de mourir” au Théâtre de la vie : 137 façons de célébrer la vie !


Pourquoi un spectacle sur la mort ?

Virginie Strub : La mort est un passage. Pour moi, la naissance est déjà une mort puisqu’on passe d’un état à un autre. On était peinard en train de flotter dans un bain chaud et tout à coup on est extirpé dans un milieu gazeux. Il y a de la lumière, du son... Et puis c’est un moment très violent. J’avais envie de faire un spectacle sur la mort parce que je me suis rendu compte que dans la société actuelle, c’est quelque chose de tabou. Dans notre monde, la fragilité, la faillibilité, la solitude des choses sont presque devenues interdites. On doit être performant, efficace, rentable, éternellement jeune, beau, on doit, on doit, on doit... Or ce qui fait la vie, c’est le fait que l’on soit fragile, en mutation permanente, que l’on puisse chuter... C’est ce qui nous construit en fait. Dans un monde où la mort est un phénomène « interdit », on enlève la possibilité de vie et paradoxalement la société devient « morbide ».

Le spectacle est présenté sous forme de petites mises en scène de morts diverses...

Virginie Strub : On s’est dit qu’on allait mourir sur scène dans une tentative de ré-enchanter le vivant. Si la mort est taboue, le mieux est de mourir ensemble et avec le public de toutes sortes de morts et qui ne sont nécessairement des morts physiques. Le public peut ainsi vivre des situations qui vont le toucher et des moments de transgressions aussi.
Pour créer le spectacle, la compagnie a travaillé en laboratoires de recherche où nous avons été nos propres cobayes. Nous nous sommes vraiment mis en danger, en état de vulnérabilité en essayant de comprendre les ressorts que cela produit. Sur scène aussi nous sommes en état d’instabilité car on a voulu créer une sorte de documentaire animalier sur la condition humaine, et cela de manière minimaliste dans un caléidoscope de scènes sans début ni fin. Les personnages ne sont pas définis, ce sont des silhouettes. On essaye de créer de moments, des sensations tout en ne consommant pas l’imaginaire du spectateur, comme des creusets dans lesquels on peut projeter la part manquante (que l’on ne résout pas volontairement) et en se plaçant d’un point de vue de stimulation du spectateur, en investissant leur phantasme, leurs angoisses, leurs souvenirs.

Tu travailles par changements de focale...

Virginie Strub : Plusieurs scènes sont jouées qui ne commencent pas et ne finissent pas en même temps, comme dans des cases. Les acteurs circulent et tout à coup ils rentrent dans leur case et proposent une mort dont ils vont ressortir à un moment donné. Le public peut choisir soit un tableau d’ensemble, soit il peut regarder et s’attacher à telle chose plutôt qu’à telle autre, soit il peut choisir de ne pas regarder du tout. C’est une sorte de rubik’s cube en fait.
Mais on peut distinguer trois parties, une forme d’évolution car les scènes ne s’empilent pas par hasard. La construction est très complexe. D’ailleurs, les murs de mon appartement sont couverts de post-it avec lesquels je vis, que je déplace... Il y a donc une construction qui a un sens et où les choses se répondent, se mettent en regard, se contredisent ou se complètent mais ce n’est pas une histoire avec un début, un milieu et une fin. Il y a de multiples possibilités de fables et les spectateurs en font ce qu’ils veulent.

Durant le spectacle, les acteurs endossent plusieurs rôles.

Virginie Strub : Comme il n’y a pas de rôles définis, tous les personnages sont des « celui qui » Les acteurs sont un peu des schtroumpfs en ce sens qu’on essaye de les définir par les plus petits dénominateurs communs. Les scènes durent en moyenne deux minutes et il y en a beaucoup. Les acteurs passant d’un rôle à l’autre. Entre ces cases de BD, ils reviennent à ce qu’ils sont eux-mêmes ne tant que personne en assumant la performance.

Dans tes spectacles, il y a aussi un rapport spécifique au langage.

Virginie Strub : Oui depuis le fondation la compagnie il y a 14 ans. Le langage humain est un vecteur en ce sens qu’il dévoile et révèle et pas forcément dans son contenu mais dans la façon. C’est le « comment » qui va dire les enjeux profonds bien plus que le « quoi ». Nous avons donc développé des langages qui nous sont spécifiques. Nous nous intéressons à toutes les composantes du langage humain et dont le langage verbal n’est qu’une infime partie. Nous travaillons en décalage avec ce qu’on appelle des sorties de code, sur base d’un langage poétique qui pourrait être de la danse, de la performance. Toutes les scènes ne sont pas construites selon la même linguistique. Ce sont des scissions où une partie du corps s’exprime dans un langage naturaliste comme quand je parle maintenant alors qu’une autre partie du corps s ‘exprime dans un langage abstrait et où par contraste, l’un et l’autre se révèlent. On empile ainsi des systèmes langagiers différents. Cela demande un long travail de recherche.

Est-ce un spectacle comique aussi ?

Virginie Strub : Bien sûr. Les acteurs sont un peu comme des cobayes. On jour avec nous-mêmes et en même temps, il y a des morts qui sont extrêmement drôles, tout comme d’autres sont très belles. Beaucoup de scènes sont construites de façon performative. Lors de la présentation de la pièce au Théâtre de la vie où j’étais arrivée bien présentable, un des comédiens arrive et renverse cinq litres d’eau. Je termine mon discours en épongeant la scène et en ayant par la même occasion perdu mon statut. C’est évidemment très drôle.

Pourquoi « Face B » dans le titre ?

Virginie Strub : C’est « Face B » parce que le projet se décline sur deux saisons et en deux spectacles. Le premier spectacle est la « Face B » créée au Théâtre de la vie dans une forme intimiste pour petite salle. Par rapport à notre sujet qui est vertigineux, on s’y est attaché à travailler les aspects de l’intime. Et puis, il y aura (mais on ne va pas l’appeler « Face A »), une partie qui fera l’ouverture de saison 20-21 de la Balsamine où on va élargir la focale, augmenter en intensité. Ce sera un autre spectacle et non la suite de celui-ci qui aura un format plus important.

Comment travaillez-vous au sein de la compagnie ?

On travaille de façon régulière avec des cycles de laboratoires de recherche. On part avec un sujet sans chercher à produire une finalité. Nos laboratoires sont de deux types. D’une part, ce qu’on appelle le « laboratoire anthropologique » où nous expérimentons, nous filmons et décortiquons et puis nous avons des laboratoires sur le langage. Après un certain temps, je me mets à l’écriture et à la planche à dessins surtout. Je conçois le spectacle sous forme de synopsis, de petites BD (qui ne ressemblent à rien parce que je dessine très mal, il faut le savoir). Je propose alors des contours, des essais et c’est lors de ce re-travail que l’on commence à constituer des morceaux, de pièces du puzzle, des images. Et ensuite je réécris, un spectacle cette fois et on retourne sur le plateau... Ces sont des aller-retours qui viennent des écritures de plateau, de mes propres phantasmes mais aussi de ce que les comédiens m’ont amené et du créateur son. C’est toute l’équipe qui travaille ensemble avant même la mise en forme du spectacle.

Il y a une photo intrigante de présentation du spectacle où on voit une femme qui a les pieds dans un bassin de crevettes...

Nous sommes partis sur un délire « crevette ». Car nous sommes un peu comme des crevettes, nous, les êtres humains. On se la pète beaucoup et puis à un moment donné, on va crever, se faire bouffer par un poisson... Les acteurs mangent des crevettes sans arrêt. On a fait des impros avec des crevettes, comment mourir avec des crevettes... On est allé chercher six kilos de crevettes et on a passé une après-midi à mourir avec. Alors forcément des choses absurdes sont venues avec des côtés auto-dérisoires, drôles, tragiques. Le spectacle est un peu punk !

Les acteurs aussi ont le sens de la tragi-comédie.

Ce sont des acteurs merveilleux qui viennent d’horizons différents, avec des formations, une sensibilité, des poésies différentes : Alessandro de Pascale-Kriloff, Ingrid Heiderscheidt, Christophe Lambert, Viviane Thiébaud. Il y a Viola Baroncelli qui est circassienne, dont c’est le premier spectacle de théâtre et qui découvre qu’elle est carrément actrice. De toutes façons, je suis amoureuse de mes acteurs...

Propos recueillis par Palmina Di Meo